Syndicate content

La réalité sur les indices des prix à la consommation en Afrique

Isis Gaddis's picture
Cette page en : English

Les indices des prix à la consommation (IPC) font parfois l'objet de débats houleux. En 2013, les projets de l'administration américaine visant à revoir l’indexation des prestations de sécurité sociale sur l’inflation a déclenché une vague de manifestations parmi les employés fédéraux (a). La nouvelle méthode, qui reposait sur une nouvelle version de l’IPC, était conçue pour s’ajuster plus précisément au comportement de substitution du consommateur. Ainsi, les consommateurs auront tendance à acheter des fraises à la place des myrtilles si le prix des myrtilles augmente de manière disproportionnée. L’absence de prise en compte de ce facteur crée un biais de substitution dans l’IPC. Néanmoins, cette mesure s'est avérée extrêmement impopulaire, notamment parce qu’elle a été perçue, selon les mots de Paul Krugman, comme « une réduction pure et simple des prestations » (a). Le président Obama a finalement abandonné la proposition.

En Afrique, les IPC sont nettement moins sous le feu de l'actualité. Le concept d’indexation sur l’inflation n’existe pas dans une économie informelle où les salaires, les loyers et autres revenus et dépenses sont fixés et indexés au gré des circonstances, et peu de personnes sont couvertes par la sécurité sociale. Cela ne signifie pas que les Africains ne font pas attention aux prix. La montée des prix, en particulier ceux des denrées alimentaires, pousse périodiquement les gens dans la rue (a). L’IPC, en tant que mesure officielle de l’inflation, est toutefois nettement moins à l’ordre du jour.
 
Bien que les pauvres vivant dans les pays africains aient des préoccupations beaucoup plus urgentes que les techniques de calcul de l'inflation, les IPC ont leur importance, car ils permettent de mieux comprendre la pauvreté sur ce continent. Les estimations de la pauvreté mondiale rapportées dans PovacalNet (a) s’appuient sur les IPC nationaux pour corriger la consommation nominale et la ramener à une année de référence. Cette indexation sur l’inflation peut influencer fortement les tendances de la pauvreté. Par exemple, le rapport d'enquête sur le budget des ménages élaboré par la Tanzanie en 2007 (a) montre que la pauvreté n’a quasiment pas évolué entre 2001 et 2007. Ces chiffres masquent en réalité une hausse du coût de la vie estimée à près de 90 % (d’après un calcul réalisé à l’aide des données de l’enquête), soit un taux nettement supérieur au taux d'inflation cumulée de 40 % rapporté par l'IPC. Si celui-ci avait été utilisé pour corriger les variations de prix, le taux de pauvreté aurait baissé de 15 points de pourcentage, ce qui aurait certainement été considéré comme un progrès significatif (voir également un billet précédent de Waly Wane et Jacques Morisset [a]). En d’autres termes, notre évaluation de l’évolution de la pauvreté dépend généralement de notre estimation de l'évolution des prix.

Quel est donc le problème avec les IPC en Afrique ? Le rapport Poverty in a Rising Africa récapitule ce que nous savons des IPC dans la région, en se fondant sur les données (a) recueillies par l’Organisation internationale du Travail (OIT) et d’autres sources. Plusieurs constats peuvent être dégagés :

  1. Les pondérations du panier de l’IPC sont souvent obsolètes. Chaque indice est composé de deux éléments : les prix et les pondérations. Ces dernières sont nécessaires pour calculer une moyenne pondérée des variations de prix au sein de l’économie. En juillet 2012, date de référence des données de la méta-analyse de l’OIT, 13 % de la population africaine vivaient dans des pays dont le panier de l’IPC datait des années 1990 ou était encore plus ancien (des informations étaient manquantes pour 11 %). Le cas le plus extrême était le Libéria, où les pondérations étaient basées sur une enquête menée auprès des ménages en 1964, soit 48 ans auparavant ! Il est clair que des pondérations aussi anciennes sont pour le moins préoccupantes.
  2. Trop souvent, les pondérations et les prix concernent exclusivement l'environnement urbain. En raison des difficultés logistiques liées au recueil d’informations sur les prix dans les zones rurales, de nombreux bureaux nationaux des statistiques ont encore tendance à enregistrer les prix pratiqués uniquement dans les zones urbaines, et certains calculent également les pondérations du panier de base sur les modes de consommation urbains. Comme le montre la Figure 1, ce biais urbain est plus fréquent en Afrique que dans d'autres régions du monde (et on peut soupçonner à juste titre qu'il pourrait être encore plus fréquent que ne le suggère le graphique). Cela est problématique si l’inflation rurale ne suit pas l’inflation urbaine.
  3. Les IPC ne reflètent pas les modes de consommation des pauvres. Les IPC utilisent généralement des pondérations « ploutocratiques », qui attribuent un poids aux ménages en fonction de leur consommation totale. Ainsi, un ménage qui dépense 1 000 dollars par mois aura un poids 10 fois supérieur à celui d'un ménage qui dépense seulement 100 dollars par mois. Cette méthode est parfois effectivement privilégiée (déflation des comptes nationaux, par exemple), mais elle peut refléter également l'absence de solutions alternatives. Les données sur les prix utilisées pour calculer l’IPC étant recueillies auprès des commerces et non des ménages, les pondérations « démocratiques » (le même poids est attribué à chaque ménage) sont impossibles aux niveaux les plus inférieurs de l’agrégation des données. Par conséquent, les pondérations de l'IPC sont généralement représentatives des ménages qui appartiennent aux 75e-95e centiles en termes de dépenses et se situent donc largement au-dessus du seuil de pauvreté.
Il peut parfois être instructif de lire simplement les publications relatives à l’IPC. Le communiqué de presse sur l'IPC d'août 2006 publié par le bureau central des statistiques de Zambie (a) explique ainsi que la hausse de l’inflation des produits non alimentaires « était principalement due à des hausses des loyers, des coûts de l'énergie, des prix des meubles et des appareils ménagers, des tarifs aériens et des prix de vente des véhicules motorisés ». Or, s’il y a des choses que les pauvres ne consomment pas, ce sont bien les billets d'avion et les voitures neuves ! (Pour ceux qui souhaitent des détails, parmi les prix recensés figurent les Toyota Corolla, les allers simples Lusaka-Londres sur British Airways et la nuitée avec petit-déjeuner dans un hôtel 3 à 5 étoiles.)

Il est difficile de déterminer avec certitude l’importance du biais ploutocratique. Des études de cas réalisées par les économistes Isabel Guenther et Michael Grimm (a) montrent que les IPC peuvent entraîner de sérieux biais dans la mesure des tendances de la pauvreté lorsque les prix relatifs évoluent rapidement, par exemple lors d'une sécheresse ou immédiatement après une libéralisation du marché. En revanche, une comparaison des séries d'IPC pour les pays africains n'indique pas que les IPC des denrées alimentaires, mesure brute de l’inflation des pauvres, ont systématiquement augmenté plus ou moins que les IPC de tous les produits au cours des dix dernières années (bien qu'ils aient augmenté plus rapidement pendant la crise des prix des denrées alimentaires de 2008/09). Cela suggère que le biais ploutocratique peut être moins significatif à long terme.
Que faut-il en conclure ? En premier lieu, il convient d’être prudent dans l’utilisation de l'IPC en tant que déflateur du coût de la vie pour les pauvres en Afrique. En second lieu, il est nécessaire de mener des recherches appliquées sur les prix pour mesurer la pauvreté en Afrique, afin notamment de recueillir des données plus systématiques sur les biais urbains et ploutocratiques et d’identifier des méthodes d’un bon rapport coût-efficacité pour la collecte de données dans les zones rurales. En dernier lieu, les programmes de statistiques sur les prix dans la région requièrent manifestement un soutien accru, ne fut-ce qu’en matière de financement et d'assistance technique.


Ce billet s’inscrit dans le cadre d’une série consacrée aux conclusions du rapport de la Banque mondiale intitulé « Poverty in Rising Africa ». Le prochain billet, à paraître le 14 mars, s’intéressera à la mesure de l’inflation à l'aide des courbes d’Engel. Billets précédents :

Vos questions et commentaires (soumis à modération)