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L’Europe face à la crise des réfugiés : ce que l’Afrique subsaharienne peut nous enseigner

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Les milliers de personnes ayant frappé aux portes de l’Europe en 2015 ont suscité une attention médiatique considérable. Si l’on ne peut que se féliciter de cet intérêt, que dire du silence relatif entourant les millions de réfugiés arrivant dans les pays en développement ?

Les pays en développement accueillent en effet 85 % environ du flux total de réfugiés dans le monde. En Afrique subsaharienne, le nombre de réfugiés originaires de cette région s’approche du nombre de réfugiés venus d’ailleurs, signe que la plupart des réfugiés subsahariens restent dans des pays de la région (figure 1).

De toute évidence, les difficultés logistiques, institutionnelles et socioéconomiques sont encore plus exacerbés dans les pays en développement. Dans un nouveau document de travail élaboré pour le rapport Poverty in a Rising Africa, nous tirons un certain nombre d’enseignements de la littérature récente, en nous attachant principalement à la situation du Kenya, de l’Ouganda et de la Tanzanie.


Figure. Refugees and Internally Displaced People in Sub-Saharan Africa, 1990-2013


Note : Les données sur les réfugiés sont tirées de la base de données en ligne du HCR sur la population, consultée en septembre 2014.
 
Les éléments réunis dans ces trois pays sont convaincants. Premier constat, l’importance des mécanismes de marché dans les pays hôtes. Les études précédentes se concentraient plutôt sur les conséquences sanitaires, environnementales et sécuritaires de l’accueil de réfugiés. Si ces préoccupations sont toujours prioritaires au moment du franchissement des frontières, il convient de s’intéresser davantage aux interactions entre réfugiés et communautés hôtes pour comprendre la situation des réfugiés au fil du temps. D’où l’intérêt d’analyser cette situation dans l’optique des biens et des marchés du travail afin de percevoir les conséquences distributives de ces chocs démographiques. De ce point de vue, la main-d’œuvre locale pouvant être remplacée par les réfugiés (par exemple, les agriculteurs sans terre ou les ouvriers agricoles en Ouganda et en Tanzanie) et les acheteurs nets de denrées alimentaires risquent de subir davantage ces chocs que les autres, du moins à court terme. La transition entre la phase des secours et le développement, telle que formulée dans la stratégie d’autosuffisance de l’Ouganda, appelle à un renforcement des pratiques d’adaptation des ménages, notamment les plus démunis. La mise à disposition de nouvelles terres, la sécurisation des droits de propriété et le renforcement de la productivité agricole peuvent aussi compenser les pressions sur les prix alimentaires, qui pénaliseront probablement les pauvres.

Deuxième constat, l’importance des biens publics locaux, comme les routes ou les services d’éducation et de santé. Si les infrastructures routières sont un catalyseur avéré du développement économique local, l’intégration des services d’éducation et de santé offerts aux réfugiés et aux communautés locales paraît très prometteuse. À l’heure du rapatriement (ou de la réinstallation), la transition a souvent été difficile à cet égard. L’amélioration des services d’éducation et de santé dans les communautés hôtes contribuerait également à atténuer le décalage que l’on observe dans certaines études de cas entre des perceptions négatives et des changements positifs.
Troisième constat, le rapatriement est souvent l’option politique privilégiée par les gouvernements (à l’exception de l’Ouganda). Là, une évaluation claire des coûts et des avantages du rapatriement par rapport à l’intégration (et à la réinstallation) aiderait les décideurs politiques. Elle doit aller de pair avec la volonté, évoquée ci-dessus, d’objectiver la perception des communautés hôtes locales. Or, nous manquons de connaissances sur l’efficacité de telle ou telle intervention politique pour promouvoir une intégration réussie.

Ces trois enseignements pourraient aider à relativiser certaines des préoccupations exprimées à propos de la crise actuelle des réfugiés dans l’Union européenne. On sait par exemple que même un afflux important de main-d’œuvre dans les pays développés ne fait pas baisser les salaires. Cela tient probablement à la législation sur le salaire minimum et à la présence des syndicats. Inversement cependant, les nouveaux venus ont du mal à trouver un emploi. Mais il semble y avoir un effet positif sur les détenteurs d’un capital, humain ou matériel : avec l’arrivée de personnes plutôt peu éduquées, les citoyens relativement plus instruits des pays d’accueil y « gagnent », parce que leurs compétences deviennent plus rares. Le profil des réfugiés du Moyen-Orient arrivant en Europe ne correspond toutefois pas à ce scénario, un grand nombre d’entre eux ayant un très bon niveau d’éducation — même s’ils ne peuvent malheureusement pas combler les lacunes du marché du travail.

Deuxième point, l’augmentation de la population exacerbe la concurrence pour les services au risque de provoquer un engorgement. C’est l’un des aspects qui perturbe l’électorat dans les pays d’accueil européens. Beaucoup craignent que les réfugiés ne choisissent l’Europe que pour bénéficier de son État providence. Rien dans la littérature économique ne corrobore cette inquiétude. Au contraire : à terme, les migrants tendent davantage à contribuer à la sécurité sociale qu’à peser financièrement sur les prestations sociales, notamment dans les sociétés vieillissantes. Une telle erreur de perception rejoint les critiques des populations des pays en développement vivant à proximité d’un camp de réfugiés, qui ont le sentiment que ces derniers bénéficient d’une multitude de services qui leur sont refusés. Or, l’amélioration de l’accès des populations locales aux services (dans le cas d’un camp de réfugiés) et le renforcement de la qualité et du volume des services rendus aux citoyens (dans le cas des migrations) permettraient de supprimer ces motifs de discorde.
Dernier point : la plupart, voire la totalité, des évaluations quantitatives robustes effectuées sur l’impact des politiques et des interventions destinées aux réfugiés (transferts monétaires, aides en nature, bons d’échange, etc.) ont été testées, pour autant que nous le sachions, dans un pays en développement. Nous manquons de données solides sur l’impact des mesures prises par les pays de l’Union européenne et par l’Union elle-même. La crise actuelle semble être le moment idéal de mesurer, enfin, l’impact de certaines de ces politiques.

La crise des réfugiés en Europe nous permet de s’interroger plus sérieusement sur le système actuel du développement et de la protection. Nous devons aider les pays en développement qui accueillent la plus grande part des flux de réfugiés à en tirer le meilleur parti pour se développer, puisque l’on sait que ces réfugiés peuvent — sous réserve de politiques adaptées — constituer un atout dans la quête de solutions durables face à une situation qui s’éternise.

Ce billet s’inscrit dans le cadre d’une série de posts consacrés aux conclusions du rapport de la Banque mondiale intitulé « Poverty in Rising Africa ». Le prochain billet, à paraître le 4 janvier, s’intéressera au recul plus rapide de la pauvreté dans les ménages dirigés par une femme en Afrique. Voir les billets précédents :
L’Afrique est en plein essor ! Mais le sort des Africains s’est-il amélioré ?
Qui financera les enquêtes sur la pauvreté dans les « pays Volkswagen » ?
 

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