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Veuves pauvres et négligées au Mali

Dominique Van De Walle's picture

Comme beaucoup de lecteurs, j’étais consciente de la discrimination et du sévère désavantage auxquels les veuves font face dans de nombreux pays. 

Néanmoins, ce que j’ai trouvé en examinant des données maliennes était bien pire encore que ce que j’imaginais.  Comme je le documente dans un récent article (Effets persistants du veuvage sur le bien-être dans un pays pauvre, 5734), les femmes maliennes qui ont connu le choc d’un veuvage ont un bien-être moins élevé que d’autres femmes du même âge.  Par ailleurs, les effets négatifs du veuvage persistent après un remariage et sont transmis aux enfants – probablement plus à leurs filles – ce qui suggère une transmission intergénérationnelle de la pauvreté engendrée par le veuvage.

Mon analyse des données de consommation tirées de l’Enquête Légère Intégrée Auprès des Ménages (ELIM) de 2006 indique que les ménages dont le chef est une veuve (la grande majorité des ménages avec un chef féminin) sont significativement plus pauvres que tous les autres même si l’on contrôle pour un grand nombre de caractéristiques du ménage et individuelles, dont l’âge.

Même les veuves qui sont réintégrées dans des ménages dirigés par des hommes sont défavorisées.  L’Enquête Démographique et de Santé (EDS) de 2006 peut nous en apprendre plus sur la situation de ces femmes. Couvrant les femmes âgées de 14 à 49 ans, l’EDS a l’avantage majeur de contenir des indicateurs de bien-être individuels mais aussi, fait rare pour une enquête ménages, l’historique marital, notamment si une femme aujourd’hui mariée a été auparavant veuve. Ceci permet de voir si  le remariage permet de diminuer les effets adverses du veuvage. Somme toute, la réponse est non.

Au Mali, les femmes se marient très jeunes avec des hommes beaucoup plus âgés.  De ce fait, de nombreuses femmes se retrouvent veuves jeunes : 5 % des femmes de l’échantillon de l’EDS, âgées donc de 49 ans tout au plus, sont ou ont étés veuves.

Les droits des femmes, par exemple l’accès à la  terre, sont acquis par le mari mais sont perdus si ce dernier décède. Pouvant difficilement rester seules, les veuves se remarient, souvent dans des conditions pires notamment au sein d'une union polygame à un rang inférieur – et souvent un statut inférieur.

Les maliennes ont en moyenne 7 enfants.  La perte du père peut aussi être traumatique pour ces derniers.  Bien que les enfants restent sous la responsabilité de leur mère, seuls certains résideront avec elle.  Certains résideront dans la famille de leur père tandis que d’autres encore peuvent être rejetés par le nouveau mari et iront s’installer chez d’autres relations.

La situation désespérée des veuves dans de nombreux pays de l’Afrique de l’ouest a été très largement négligée dans le travail des économistes et dans les actions de politiques publiques. A ma connaissance, pratiquement aucune attention n’a été portée à la situation des femmes veuves, souvent très jeunes, qui se sont remariées ou ont été réintégrées, avec leurs enfants, au sein d’un ménage dirigé par un homme.
Nous sommes peut-être en partie aveuglés par la perception que le problème du veuvage est lié à la vieillesse, ce qui est pourtant faux.  Une autre raison pour ce manque d’attention vient du fait que nos bases de données standards n’examinent pas la situation à l’intérieur du ménage.  Cependant, les données sont rarement idéales. Entre temps, comme j’espère l’avoir démontré pour le Mali, il y a des  éléments incontestables qui peuvent être assemblés à partir d’un examen soigneux des données disponibles sur la consommation des ménages dont le chef est une femme, ainsi qu’à partir des indicateurs de bien-être individuel. 

Pour bien informer les politiques, il faudra d’abord comprendre s’il faut cibler les veuves ou leurs enfants indépendamment des pauvres ou des personnes malnutries.  En outre, il est important de garder à l’esprit qu’il peut être difficile de cibler les veuves : les mêmes conditions qui engendrent l’inégalité au sein d‘un ménage représentent également une contrainte lorsqu’il s’agit d’atteindre les veuves par des actions systématiques. Il est nécessaire d’insuffler plus de réflexion, de ressources et d’efforts dans l’aide à apporter à ces groupes particulièrement vulnérables.