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Créer des emplois de qualité pour les générations futures d’Ivoiriens

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La majorité de la population ivoirienne travaille, mais peine à trouver des emplois à des salaires convenables sur le long terme. Les Ivoiriens gagnent en moyenne 120 000 francs CFA, soit 200 dollars par mois, revenu inférieur à la moyenne du continent africain.


Firmin enchaîne les petits boulots. Vendeur de rue, menuisier, jardinier. Voilà deux ans qu'il est arrivé à Abidjan en provenance de son village natal avec l'aspiration d’intégrer l'École nationale de police d’Abidjan. Comme lui, des centaines de milliers de jeunes ivoiriens arrivent  chaque année sur le marché du travail. La Côte d’Ivoire compte aujourd'hui 14 millions de travailleurs et en aura 22 millions d’ici 10 ans. Il faudra leur offrir un emploi stable et un revenu décent. 

Les Ivoiriens travaillent, mais estiment dans leur majorité que leurs revenus sont insuffisants. Ils gagnent en moyenne 120 000 francs CFA, soit 200 dollars par mois, revenu inférieur à la moyenne du continent africain. Cette moyenne masque de fortes disparités. Le marché du travail ivoirien est aujourd'hui fortement segmenté. D'un côté, 4/5 des travailleurs sont enfermés dans le travail indépendant et les exploitations familiales, dans l’agriculture et le commerce. Ils gagnent moins de 70 000 francs CFA par mois. De l'autre, une minorité de travailleurs déclarent en moyenne des rémunérations supérieures à 300 000 francs CFA par mois. Les revenus peuvent même atteindre plusieurs millions de francs CFA dans la finance et le secteur minier.
 
La Côte d’Ivoire devrait suivre l’exemple de la plupart des pays émergents qui sont parvenus à augmenter les revenus de la majorité de leur population. Il faut accélérer la croissance économique et encourager la mobilité des personnes exerçant des emplois peu productifs vers d’autres emplois qui le sont plus. Fort heureusement, ce mouvement est déjà en route en Côte d'Ivoire. La croissance économique est de retour, avec un taux moyen de 8-9% depuis 2012. La part de l'agriculture dans l'emploi total a chuté de 12 points entre 2002 et 2014, alors que celle des travailleurs indépendants et des salariés a augmenté de respectivement 8 et 4 points de pourcentage. À ce rythme, l'emploi agricole ne représentera qu’environ 30% du total des emplois à l'horizon 2025, contre 50% en 2014 et 62% en 2002.
 
Ivoirian Employment Shifting Away from Agriculture

Figure 1 Source: World Bank

Le transfert vers des emplois non-agricoles est une bonne nouvelle pour les travailleurs, puisque le revenu moyen d'un indépendant en ville est 60% plus élevé que celui d’un ouvrier  agricole, et, celui d’un salarié 7 fois plus élevé. Ce mouvement devrait donc entraîner une hausse des revenus pour la majorité des Ivoiriens.
 
Néanmoins, cette stratégie présente des risques. La majorité des nouveaux emplois urbains vont se concentrer dans le travail indépendant et les entreprises familiales, notamment dans le commerce informel qui reste faiblement productif. Ce type d'emploi devrait dépasser les emplois agricoles dans 4 à 5 ans pour atteindre près de 10 millions de travailleurs en 2025. On perçoit déjà, des difficultés avec l'émergence de jeunes sans emploi stable ou sous-employés dans les grandes agglomérations ivoiriennes. En outre, ce type d'emploi semble être devenu moins productif et moins rémunérateur depuis 2012, malgré la reprise économique.
 
Dès lors, que faire? Le dernier rapport sur la situation économique de la Côte d’Ivoire propose trois solutions principales. La première, qui est la plus évidente, consiste à soutenir ces travailleurs indépendants en leur permettant de sortir du secteur informel et de l'illégalité dans lesquels la plupart se trouvent aujourd’hui. C’est à cette condition que les travailleurs indépendants pourront s’établir et faire des projets. Il faudrait aussi les soutenir financièrement, même de manière modeste. Enfin, il faudrait leur apporter une formation de base car nombre d’entre eux ne sont pas allés à l'école. Ces programmes associant financement et formation sont particulièrement efficaces lorsqu’ils s’adressent aux jeunes et aux femmes.
 
La deuxième solution est d'encourager l'emploi salarié. Plus les entreprises embaucheront, plus les revenus du travail augmenteront. Pour cela, il faut favoriser la demande des entreprises qui reste insuffisante en Côte d'Ivoire. Ainsi, le nombre de nouvelles entreprises (formelles) créées en 2014 était 5 à 7 fois inférieur à celui des pays africains plus dynamiques comme le Nigeria et le Rwanda. Il faut avant tout  favoriser l'accès des entreprises au financement, améliorer le climat des affaires et assouplir la règlementation du travail. Ce soutien à la demande doit s’accompagner d’un renforcement des compétences des salariés. Il existe en effet une corrélation positive entre le niveau d'éducation d’un  travailleur et sa probabilité d'être embauché par une entreprise. 
 
Enfin, la troisième solution porte sur l'emploi agricole qui ne doit pas être délaissé. Si la situation de l'emploi ne s'améliore pas dans les zones rurales, les flux d'émigrés risquent d’augmenter encore plus vite. Cela provoquerait une saturation du marché du travail dans les villes. En outre, il est indispensable d’augmenter la productivité et la qualité de l'agriculture. Cela permettra de développer les chaînes de valeurs qui sont essentielles à la création d'emplois urbains dans l’industrie de transformation. La commercialisation et la diversification des produits restent les meilleurs instruments pour promouvoir une hausse des revenus dans le secteur agricole
 
Il y a urgence à mettre en œuvre cette stratégie. Sinon, Firmin et ses amis ne pourront accéder à un emploi de qualité. Et faute d’un emploi stable, les frustrations économiques pourraient menacer la cohésion sociale. C’est plus facile à dire qu’à faire, mais la Côte d'Ivoire ne deviendra un pays émergent sans mettre en œuvre rapidement cette stratégie.