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Qui financera les enquêtes sur la pauvreté dans les « pays Volkswagen »?

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Il ne devait pas faire bon être statisticien chez Volkswagen... En tout cas, c’est une profession qui ne devait pas être du goût de l’ancien PDG du constructeur automobile, Martin Winterkorn.  
 
Des données publiées par des chercheurs indépendants sont venues montrer que les voitures construites par Volkswagen étaient tout sauf les « diesels propres » qui avaient été vantées. Ces voitures se sont révélées en réalité particulièrement polluantes, émettant jusqu’à 40 fois les niveaux d’oxyde d’azote autorisés. Ce sont des statistiques qui ont permis de révéler le pot aux roses. L’ancien PDG, autrefois puissant, est aujourd’hui en disgrâce et pourrait même passer par la case prison.

 Les pays ne sont pas des entreprises et l’on ne peut comparer le dirigeant d’un pays à un dirigeant d’entreprise. Il y a pourtant parfois chez les représentants du peuple une forme de recherche de l’avantage personnel que l’on imagine plus volontiers trouver chez ceux qui sont à la tête de sociétés mues par la recherche du profit maximum. Les pays gouvernés par des dirigeants intéressés et à l’affût du profit — appelons-les les « pays Volkswagen » — ont tout intérêt à ce que leurs systèmes statistiques soient sous-financés et peu dotés en capacités de fonctionnement. Les déclarations mensongères vantant de prétendus bons résultats nationaux ne pourront ainsi être démenties.  

Ces affirmations sont-elles sévères ? Sans aucun doute. Sont-elles vraies ? C’est plausible. Regardez par exemple la corrélation étroite qui existe entre l’indicateur de capacité statistique et le score obtenu dans la catégorie « Sécurité et État de droit » de l’indice Ibrahim de la gouvernance en Afrique. Selon cette mesure, une mauvaise gouvernance et une faible capacité statistique vont clairement de pair. 
 

Dans de nombreux pays africains, les capacités statistiques sont faibles et les données produites par les instituts statistiques sont de qualité médiocre. En particulier, la mesure de la pauvreté demeure un défi majeur, comme le montre clairement le rapport Poverty in a Rising Africa, publié récemment. Même si la couverture, la comparabilité et la qualité des enquêtes auprès des ménages visant à suivre l’évolution des niveaux de vie se sont améliorées avec le temps, seulement 25 des 48 pays que compte la région ont réalisé au moins deux enquêtes de ce type dans les dix dernières années. En outre, 29 pays ne disposaient d’aucune donnée sur la pauvreté pour la période 2002-2011. Et, parmi les pays qui en disposaient, les données n’étaient pas toujours comparables dans le temps. 
 
Il faut donc saluer l’annonce faite par le président de la Banque mondiale, Jim Yong Kim, qui s’est engagé au mois d’octobre dernier à œuvrer pour que tous les pays disposent d’au moins une enquête sur le bien-être des ménages tous les trois ans. 
 
Quelles sont les implications de cette annonce en ce qui concerne l’Afrique ? D’abord, il va falloir soutenir les statisticiens, ces héros méconnus qui, malgré les difficultés, tentent de produire des données solides. Ensuite, il faudra examiner attentivement la démarche de renforcement des capacités statistiques, compte tenu de son ancrage dans le principe d’ « appropriation par les pays ». Il s’agit d’un principe excellent mais qui appelle une question : qui prend les choses en main ? Le dirigeant qui s’est jusque-là contenté de statistiques de qualité médiocre ? Ou les citoyens qui souhaitent savoir ce qu’il se passe ? Ce qui nous amène au dernier point : comment financer les nouvelles enquêtes sur le bien-être promises par Jim Yong Kim ? Volkswagen n’a pas financé les chercheurs qui ont mis au jour le trucage de ses moteurs diesel. La Banque mondiale relèvera-t-elle le défi et financera-t-elle ces enquêtes dans les « pays Volkswagen » ? 
 
Ce billet s’inscrit dans le cadre d’une série de posts consacrés aux conclusions du rapport de la Banque mondiale intitulé
Poverty in a Rising Africa. Le sort des personnes déplacées, souvent oubliées (16,2 millions de personnes fin 2013), sera l’objet du prochain billet. Voir les billets précédents : 
 
Africa is Rising! But Are People Better Off?

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