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Devrions-nous payer nos enfants pour qu’ils lisent ?

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Il y a quelques semaines, ma femme et moi relisions à voix haute le nouveau livre de Chimamanda Ngozi Adichie intitulé Chère Ijeawele, ou Un manifeste de 15 suggestions pour dispenser pour une éducation féministe. L’auteur conseille une amie sur la manière d’éduquer sa fille – Chizalum – pour en faire une féministe. Voici la quinzième suggestion : « Apprends à lire à Chizalum. Apprends-lui à aimer les livres. La meilleure façon pour y arriver est de montrer l’exemple de manière désinvolte. Si elle te voit lire, elle comprendra que lire est quelque chose de précieux. » Ceci semble tout à fait pertinent. Maintenant, passons à la fin du passage : « si toutes les autres méthodes échouent, paie-la pour lire. Récompense-la. Je connais une femme nigérienne extraordinaire, Angela, qui vivait aux États-Unis et élevait seule sa fille qui n’aimait pas lire. Elle décida de donner cinq centimes à sa fille pour chaque page lue. Une initiative coûteuse dont elle se remémorait en plaisantant mais somme toute, un bon investissement. » Intrigué après avoir lu ce passage, j’ai griffonné sur un coin de page, « me renseigner sur cette méthode. »

 

 

Que penser de cette approche ?
Est-ce que payer son enfant pour qu’il lise fonctionne vraiment ? Eh bien, qu’entendons-nous par « fonctionne » ? Fonctionne pour quoi ? Et puis, dans le fond, pourquoi voulons-nous que nos enfants lisent des livres ? Adichie veut qu’ils lisent pour « comprendre et questionner le monde. »  Nous voulons également qu’ils lisent pour augmenter leur compréhension écrite, leur donner le goût de la lecture et augmenter leurs chances de réussir dans leur vie.  
Quels sont les potentiels avantages et inconvénients lorsque vous payez vos enfants pour qu’ils lisent ? Guryan et al. (2016) ont une discussion très intéressante à ce sujet. Du côté des avantages, on peut considérer que les enfants ont tendance à se sous investir dans la lecture par manque de rigueur ou de vision à long-terme sur les bienfaits de la lecture. Leur donner une récompense pourrait donc les aider à apprendre à mieux lire avec un bienfait immédiat (« augmenter le rendement marginal des activités liées à l’éducation »). Ceci peut se produire directement (« Je veux la récompense donc je vais lire plus ») ou indirectement, par l’investissement des parents (« Mes parents veulent lire avec moi pour m’aider à obtenir ma récompense »), ou par le biais d’une interaction avec les autres (« Tous mes amis le font aussi ! »). En chemin ils se découvriront peut-être une passion pour la lecture.

L’un des inconvénients est que dans certains cas, les motivations extrinsèques peuvent prendre le dessus sur les motivations essentielles (intrinsèques). En d’autres termes, offrir une récompense pourrait en fait freiner les prédispositions naturelles d’un enfant pour la lecture. Pourquoi ? Gneezy et al. (2011) donnent quelques raisons : la première est que la mise en place de récompenses et motivations extrinsèques pourrait donner inconsciemment un message négatif sur l’activité : pourquoi me paieraient-ils si la lecture est censée être amusante ?! La seconde est que la récompense pourrait ternir la valeur des prédispositions naturelles pour la lecture aux yeux de l’enfant : « J’ai toujours pensé que la lecture était cool, mais maintenant tout le monde le fait pour la récompense ! Peut-être que je devrais changer d’opinion. » Si les motivations extrinsèques finissent par prévaloir sur les motivations intrinsèques, les enfants risquent de ne plus vouloir lire lorsque le programme s’achève. Un autre inconvénient est que la récompense pourrait pousser à se concentrer sur le but (finir le livre !) au détriment du procédé (apprécier et comprendre le livre). Voici une anecdote de Small et al. (2009) pour illustrer cet argument :

 « Mon école primaire avait un programme de récompense en partenariat avec une pizzeria locale qui nous offrait gratuitement une pizza de notre choix lorsque nous avions lu un certain nombre de livres… je me souviens que certains de mes camarades lisaient (ou parcouraient très rapidement !) le plus de livres possibles, juste pour pouvoir gagner le certificat Book It qui donnait droit à la pizza. Après la fin du programme (autour du CM ou CM2), lire est devenu « ennuyeux », « naze » etc. 
 
Il va de soi que l’on n’a sans doute pas besoin de s’inquiéter des effets négatifs de ce genre de système de récompenses pour les enfants qui à la base, n’avaient aucun goût pour la lecture. Parcourir un livre est déjà mieux que de ne pas lire du tout, et ce type de récompense ne risque pas de nuire à leur motivation intrinsèque.

Deux dollars pour un livre, l’exemple du Texas

Il y a quelques années, Fryer (2011) a publié les résultats d’un programme crée aux États-Unis où chaque élève de CE1 recevait deux dollars par livre lu, avec une limite de 20 livres par semestre. Pour pouvoir recevoir les deux dollars, ils devaient passer un test en ligne de compréhension sur leur livre (sans possibilité de repasser le test) et obtenir au minimum une note de 80%. Ils pouvaient choisir des livres provenant de la bibliothèque de leur école ou de leur classe, l’école ayant des tests disponibles en ligne pour près de 80 000 ouvrages. Trois fois par an, les élèves recevaient un chèque en guise de récompense (allant de 14 dollars en moyenne à un maximum de 80 dollars).
 
Les effets médians sur les résultats en lecture étaient infimes (avec un écart type de 0,01) et insignifiants. Les élèves ayant passé le test de compréhension du livre en espagnol ont obtenu de moins bons résultats moins qu’auparavant, « avec les plus mauvais élèves ». Évidemment, on peut attribuer cela au fait que la plupart des livres disponibles étaient en anglais et que les récompenses ont réduit les efforts en espagnol. Lorsqu’on analyse les résultats des élèves qui ont passé le test de compréhension en anglais, l’impact est positif mais statistiquement insignifiant, avec un écart type de 0,22. Enfin, Fryer n’a observé aucun impact significatif sur l’autoévaluation de la motivation intrinsèque.

Des livres envoyés par la poste dans le nord-est des États-Unis

Plus récemment, Guryan et al. (2016) [working paper version] ont testé l’efficacité du recours aux récompenses pour inciter à lire pendant les vacances d’été. Les élèves passant du CM1 au CM2 ont été répartis de manière aléatoire dans 3 groupes : Project READS, Project READS + récompense, et un groupe témoin. Les élèves du groupe Project READS ont reçu par la poste un livre et une carte postale sur laquelle ils devaient lister les livres qu’ils avaient lus, recopier leurs passages préférés, et remplir un questionnaire sur leurs méthodes de lecture. Qui a choisi les livres ? Avant les vacances d’été, un salon du livre avait été organisé pour permettre aux élèves de choisir les 14 livres (parmi 115) qui les intéressaient le plus. Les responsables du programme ont par la suite sélectionné 10 livres qui correspondaient le plus aux capacités de lecture des élèves.
 
Les élèves du groupe à récompense gagnaient cinq points par livre, leur permettant d’acheter des cadeaux sur un catalogue d’objets, allant de cinq à 50 points : « Parmi les prix, il y avait des livres de la série Captain Underpants, des kits d’activités artistiques, des jeux de société, des équipements sportifs, des t-shirts et des chapeaux aux logos des équipes de sport locales, des abonnements à de magazines, et des kits d’expériences scientifiques. » Ils recevaient les catalogues chaque semaine avec leurs nouveaux livres.
 
Les élèves du groupe témoin ont reçu dix livres en automne. Tout le monde a ainsi eu des livres ! Un questionnaire sur la motivation à lire servant d’indicateurs de référence pour mesurer la motivation des enfants.
 
Comme on peut le constater dans le tableau ci-dessous, les enfants du groupe READS et du groupe à récompense ont lu plus de livres fournis par le programme Project READS que les enfants du groupe témoin. Il ne s’agissait toutefois pas de leur faire lire ces livres en particulier mais plutôt de stimuler leur goût de la lecture en général. Les élèves du groupe témoin ont lu en moyenne 4,3 livres, alors que les élèves de READS ont lu 5,5 livres et les enfants du groupe à récompense ont lu 6,3 livres. Toutes ces différences sont statistiquement significatives, à au moins 90%.

 

Source: Guryan et al. (2016)

Étant donné le stock limité de livres, les enfants n’ont pas toujours reçu les livres qu’ils avaient sélectionnés. Il semble que cette initiative ait eu plus d’impact chez les lecteurs ayant reçu des livres qui correspondaient bien à leurs goûts et niveau. Les élèves du groupe à récompense ont lu au total 1,7 livre de plus que les élèves READS. Et les élèves du groupe READS ont lu au total 1 livre de plus que ceux du groupe témoin. Le programme semble avoir eu moins d’effets sur les enfants qui ont reçu des livres trop difficiles.
 
Ont-ils amélioré leur niveau de lecture grâce au programme ? Non. Dans leurs devoirs de lecture, les élèves du groupe à récompenses n’ont pas obtenu de meilleures notes que les élèves du groupe témoin.

Mais attendez, il y a une nuance ! Les récompenses – et non pas uniquement le programme READ – ont aidé certains élèves en compréhension écrite : ceux qui étaient motivés à lire à la base. De même, les résultats suggèrent que le nombre de livres lus était plus haut chez ceux qui étaient déjà motivés et les plus enclins à lire à la base. Donc au lieu de motiver ceux qui ne le sont pas, les récompenses ont encouragé les enfants qui auraient lu de toute manière.
 
Conclusion : « Les récompenses risquent de ne pas être une stratégie pertinente pour encourager les enfants les moins motivés à s’investir davantage dans leurs études. De plus, nos conclusions laissent entendre que les récompenses seraient susceptibles de creuser les écarts de niveau entre les bons et les mauvais élèves, puisqu’on observe une corrélation positive entre la motivation et les capacités de base. » Les auteurs se sont empressés d’avancer une autre interprétation possible ; peut-être que le fait d’envoyer les livres par la poste n’était pas suffisant pour les élèves les moins motivés et qu’ils auraient eu besoin d’un plus grand coup de pouce. Les résultats de Fryer sont également mitigés, le système de récompense ayant eu un impact plus faible chez les moins bons élèves (mais cet effet est brouillé par des problèmes de langue chez certains enfants). Toujours est-il que ces conclusions contredisent l’affirmation initiale selon laquelle payer les élèves pour qu’ils lisent est un moyen génial de transmettre le goût de la lecture aux élèves les moins motivés.
 
Donc oui ! Continuez d’essayer à tout prix de transmettre la passion de la lecture aux enfants qui n’ont pas encore eu le déclic. Mais réfléchissez bien avant de décider de les payer pour lire.

Merci à Ben Piper de m’avoir recommandé l’article de Guryan et al.

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