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L’Iran après l’accord nucléaire : quelles perspectives pour l’économie du pays ?

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Bloggeur invité, le professeur Amin Mohseni-Cheraghlou revient sur les défis économiques internes que l’Iran va devoir relever pour exploiter au mieux les effets prévisibles de la levée des sanctions.

 Thomas Koch l Shutterstock.comL’accord nucléaire tant attendu entre l’Iran et les pays du P5 +1 est finalement au stade de son adoption et l’excitation est à son comble dans les milieux économiques.

Des multinationales du monde entier rongent leur frein en attendant de pouvoir pénétrer un marché de plus de 70 millions de consommateurs, dont la plupart sont avides de produits occidentaux ! Sans oublier deux autres facteurs d’attraction qui pourraient constituer un cadre idéal pour favoriser la reprise des investissements directs étrangers, à savoir une population jeune et férue de technologie et d’abondantes ressources naturelles et énergétiques.

Mais ce tableau idyllique ne doit pas masquer une autre réalité, à savoir les difficultés que connaît l’économie iranienne depuis des décennies, plombée par une bureaucratie étouffante, la corruption et les détournements de fonds.

Commençons par la bureaucratie. Selon le classement de la Banque mondiale sur la facilité de faire des affaires, l’Iran est l’un des pays au monde les moins favorables à la création et au développement d’une entreprise : en 2014, le pays ressortait au 130e rang sur 189 pays, juste devant la Tanzanie et l’Éthiopie mais derrière le Mozambique et le Pakistan. Un environnement aussi défavorable constituera un sérieux obstacle pour les multinationales en quête de débouchés pour leurs IDE et autres contrats commerciaux.

À rebours de la théorie de l’économie du développement, qui postule la préexistence d’institutions efficaces pour garantir une croissance et un développement durables, l’Iran est très en retard en la matière. Le pays aurait dû engager une réforme de son administration ces dix dernières années lorsque, confronté au durcissement des sanctions américaines et européennes, il a été contraint de gagner en efficacité. Mais les avancées sur ce plan sont minimes et aucun projet ne semble envisagé à terme pour remanier de fond en comble l’administration iranienne.

Pour ce qui est de la corruption et des détournements de fonds, on ne peut écarter l’idée qu’il existe une forte corrélation entre des structures bureaucratiques inefficaces et l’étendue de la corruption des agents publics. Depuis quelques années, des affaires impliquant de hauts fonctionnaires, pour corruption, détournements de fonds et subornation, ont défrayé la chronique, donnant lieu à des arrestations et des condamnations dans les cercles officiels ou parmi des proches du pouvoir.

La justice iranienne a beau durcir le ton, la corruption persiste à tous les niveaux de la vie sociale, politique et économique du pays. De sorte que, en dépit des appels répétés de l’ayatollah Ali Khamenei, guide suprême de l’Iran, à combattre ces pratiques, aucun progrès concret n’a été pour l’heure enregistré.

Il n’existe pas de solution miracle à ces problèmes, typiques des économies de rente où l’essentiel de la richesse nationale dépend de l’exportation de matières premières, pétrole compris. Mais s’il veut que l’ensemble de la population puisse tirer tout le parti économique du récent accord, le gouvernement va devoir s’atteler sérieusement à cette question.

Il risque sinon d’être confronté aux deux résultats suivants : des sorties nettes de capitaux vers des pays offrant des rendements supérieurs et plus sûrs, favorisées par l’assouplissement des sanctions financières et, partant, une mobilité accrue des fonds ; et la captation, par des entreprises et des individus bien établis et disposant des bonnes relations, des retombées positives de la levée des sanctions et qui finiront par inonder le marché iranien de produits de luxe importés, avec pour effet secondaire de malmener les réserves en devises fortes du pays.

Outre qu’ils aggraveront la corruption et les inégalités de la répartition du pouvoir et des richesses au sein de la société iranienne, ces deux résultats fragiliseront aussi les secteurs moins efficaces mais ayant besoin de capitaux, depuis l’agriculture à l’automobile. Un tel scénario mettra en péril le gagne-pain de millions d’Iraniens employés dans les industries locales et posera un sérieux casse-tête au président Hassan Rouhani, qui s’est engagé à améliorer les conditions de vie de tous les habitants après la levée des sanctions.

En fin de compte, comme l’a rappelé l’ayatollah Khamenei, les difficultés économiques de l’Iran prennent leurs racines dans le pays et n’ont pas grand-chose à avoir avec les sanctions, qui les ont juste amplifiées. Il serait naïf de penser que la détresse économique dans laquelle se trouvent les Iraniens pourrait disparaître du jour ou lendemain, par la seule vertu de l’accord, sans que le pays ne consente à engager des réformes structurelles majeures.

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