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Algérie : la diversification, enfin ?

Emmanuel Noubissie Ngankam's picture
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Algérie : la diversification, enfin ? « La rente (issue des hydrocarbures) ne doit pas nous leurrer [...], l’avenir, c’est l’entreprise privée [...], l’avenir de l’Algérie ne peut reposer que sur une solide base industrielle ». À première vue, ces propos semblent banals, voire triviaux. Pourtant, ils prennent un tout autre sens quand ils émanent d’un haut responsable algérien, en l’occurrence de l’ancien ministre de l’Industrie, Cherif Rahmani. Celui-ci s’est exprimé le 5 août dernier lors d’un séminaire sur l’état de l’investissement privé dans son pays, laissant entrevoir l’avenir prévisible de l’Algérie : à condition de vaincre l’inertie, le secteur privé pourrait jouer son rôle de moteur de la croissance dans une économie émergente.

Les problèmes socioéconomiques avec lesquels l’Algérie est aux prises sont multiples. Le plus urgent est, à l’évidence, le chômage des jeunes. Interviewé le 5 juillet par l’hebdomadaire Jeune Afrique, Issad Rebrab, PDG du grand groupe industriel privé Cevital, a rappelé les faits bruts : « Nous avons un chômage de 10 %, mais il est vrai que celui des jeunes dépasse 35 %. Il faut que l’Algérie fasse un énorme effort en matière de diversification économique afin de créer des emplois. »

« Diversification », le mot est lâché. Ce terme est quasiment devenu un leitmotiv car il exprime une compréhension croissante de la vulnérabilité d’une économie algérienne qui resterait tributaire d’un seul produit. Le secteur pétrolier et gazier, qui représente 98 % des exportations, 70 % des recettes publiques et près de 40 % du PIB du pays, n’emploie que 2 % de la main-d’œuvre. Le secteur industriel non pétrolier, « léthargique », entre pour seulement 5 % dans le PIB (contre environ 28 % dans les autres pays émergents). L’Algérie est classée au 152e rang sur 185 dans le rapport Doing Business 2013. En recul depuis 2008, l’investissement direct étranger (IDE) vers ce pays s’est limité à 1,5 milliard de dollars en 2012, ce qui témoigne d’avancées insuffisantes même si l’environnement d’affaires s’est récemment amélioré.

Il est toutefois rassurant d’observer que personne ne considère la richesse pétrolière et gazière comme une malédiction. Malgré les obstacles, les dirigeants du pays parlent ouvertement des risques et du paradoxe de l’abondance, et la nécessité, pour l’Algérie, de s’engager sur la voie de la transformation économique et industrielle fait de plus en plus consensus. L’amélioration de l’environnement d’affaires constitue l’une des priorités. Dans ce contexte, le plus grand défi consiste à trouver les moyens de réduire la dépendance excessive du pays vis-à-vis des hydrocarbures, tout en capitalisant sur le pétrole et le gaz afin de diversifier l’économie, de faire naître une croissance inclusive et de promouvoir l’émergence d’industries et de services à valeur ajoutée et créateurs d’emplois.

L’intelligentsia et la société civile algériennes semblent prêtes à relever ce défi. C’est le cas, par exemple, de NABNI, un groupe de réflexion, qui, en janvier dernier, a commandé une étude sur les enseignements et la vision pour l’Algérie de 2020. Programme ambitieux s’il en est ! Ces intellectuels entendent « transformer l’environnement de l’entreprise et de l’investisseur » en un « climat des affaires de classe mondiale en 2020 : parmi les 3 meilleurs du pourtour méditerranéen et parmi les 50 meilleurs mondiaux ». Ils ont compris le rôle essentiel que joue l’environnement d’affaires dans une économie florissante. Le « nouveau modèle économique » audacieux que propose NABNI vise à faire de la rente tirée des hydrocarbures le moteur de la diversification économique. Il s’agit de doubler le PIB non pétrolier d’ici 2025 et d’augmenter considérablement les exportations non pétrolières pour les porter de 2 % du total des exportations en 2012 à 15 % en 2020, à 25 % en 2025 et à 40 % en 2030.

L’énorme potentiel de l’Algérie devrait permettre de concrétiser cette ambition. En effet, l’Algérie est le plus vaste pays du bassin méditerranéen, du monde arabe et d’Afrique (2 382 000 km2). Estimé à 5 600 dollars en 2012, son revenu par habitant est supérieur à celui de l’Inde (3 800 dollars) et de nombreux autres pays émergents. Par sa production de pétrole (environ 1,8 million de barils par jour) et de gaz (plus de 60 milliards de m3 par an), l’Algérie est le troisième fournisseur d’hydrocarbures à l’Union européenne, derrière la Russie et la Norvège. Ses recettes pétrolières lui ont permis d’accumuler des réserves extérieures avoisinant 200 milliards de dollars, ce qui équivaut à 100 % de son PIB et couvre plus de 3,5 années d’importations. Grâce à l’espace budgétaire créé par cette manne, l’Algérie n’a pas besoin d’emprunter. Elle a remboursé de manière anticipée l’essentiel de sa dette, et a même prêté 5 milliards de dollars au FMI l’année dernière. Plus récemment, l’Algérie a effacé plus d’un milliard de dollars de dettes dues par 14 pays d’Afrique.

Comme toute métamorphose, la transformation économique préconisée passera par des choix, dont certains auront des conséquences sociales. Pour guider ces choix, on peut tirer quelques grands principes à partir du passé de l’Algérie, et notamment de la vision de ses héros de l’indépendance, qui continue de résonner dans le nom du pays : la République algérienne démocratique et populaire. Ils ont fait des choix socioéconomiques cruciaux pour la stabilité du pays après l’indépendance. Mais n’est-il pas temps de reconsidérer certaines de ces mesures, telles que les subventions (12 % du PIB), qui pèsent lourdement sur les finances publiques ? De telles mesures sont-elles viables à long terme ?

Sans minimiser son importance, nous n’insisterons pas ici sur la nécessité d’une stabilité politique, celle-ci étant une condition fondementale pour rassurer les investisseurs et favoriser le changement harmonieux auquel aspirent les Algériens. Transformation économique et stabilité politique vont de pair, et ce sont les choix stratégiques des dirigeants et du peuple souverain qui les rendent possibles. À cet égard, 2014 sera une année cruciale, avec, entre autres, une élection présidentielle prévue pour avril, qui mettra le pays sous le feu des projecteurs.

Des réformes inévitables et de grande ampleur s’imposent pour amorcer le décollage économique et la mutation sociale, tant souhaités, de l’Algérie. Heureusement, le principe de leur déploiement est largement accepté et partagé dans tout le pays. Si elle sait saisir sa chance, l’Algérie parviendra non seulement à améliorer les conditions de vie de ses 38 millions d’habitant mais aussi à devenir un acteur clé en Afrique et dans le monde arabe.

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