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Dans un quartier de Beyrouth, des artistes syriens interrogent le tribut de la guerre

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Paige Donnelly étudie les sciences politiques et l’arabe au Davidson College (États-Unis). Elle a grandi au Moyen-Orient et en Afrique, et a étudié au Pérou, en Jordanie et au Maroc. Ses écrits ont été publiés dans The Washington Post, American Interest, Survival, et dans le magazine des arts arabes de Los Angeles, Al Jadid. Après l’obtention de son diplôme universitaire, au mois de mai prochain, elle prévoit de s’installer à Beyrouth pour continuer à aider les artistes syriens.

Fadi Al HamwiEn entrant dans l’appartement de Fadi Al Hamwi, je fus saluée par de la musique classique. La pièce principale était simple et originale : à la place des meubles, l’espace était occupé par des œuvres d’art. La musique retentissait autour de nous et des tableaux à moitié achevés, spectaculaires et grandeur nature étaient appuyés sur les murs.
 
Fadi est un peintre de 27 ans. Il a quitté Damas, la capitale syrienne, voilà presque deux ans et s’est installé à Beyrouth, dans le quartier de Gemmayzé. Aux murs de son appartement sont accrochés des portraits, des animaux pour la plupart, qui rappellent des radiographies. Fadi explique que sa peinture explore l’inhumanité de la guerre en Syrie, exposant des hommes et des femmes réduits à leur squelette.
 
Sur le chemin du retour, dans les rues festives et fantasques de Gemmayzé, remplies d’artistes et de galeries qui exposent leur travail, je me suis dit que je n’étais qu’à une soixantaine de kilomètres de la frontière avec la Syrie. De nombreux habitants m’ont dit que ce quartier de Beyrouth évoque le plus la vieille ville de Damas. Beaucoup d’artistes syriens, comme Fadi, y ont emménagé ou y passent leurs après-midis, dans les cafés. Peut-être y recherchent-ils inconsciemment le souvenir du pays qu’ils ont quitté.
 
Ce jour-là, moi aussi, j’étais en quête de quelque chose de la Syrie : je recherchais l’élément humain du conflit syrien.
                                                                                                                                   
Fadi et les autres artistes exilés comme lui au Liban nous donnent à voir un pays que nous ne connaissons aujourd’hui que sous l’éclairage froid des statistiques sur le nombre de morts et de déplacés. Ces artistes m’ont offerte une perspective inédite et humaine du conflit : ils ont donné un visage à la guerre.
 
En mémoire au bombardement qui a détruit la maison de son frère, Fadi a créé une installation de débris de parpaings surmontés d’un téléviseur. « J’ai eu l’impression de commettre un crime », m’a-t-il confié, en expliquant que le fait de réduire en gravats ces matériaux utiles était pour lui une étape nécessaire pour revivre les destructions de la guerre.
 
Fadi Al HamwiPour en accentuer la barbarie, Fadi a situé à dessein l’installation dans l’intérieur nu de la galerie Artheum de Beyrouth, en octobre dernier, à l’occasion de la foire de l’art contemporain syrien. Pour voir ce que retransmettait le téléviseur, les visiteurs devaient grimper sur les gravats. Et là, ils se voyaient à l’écran, entourés de fragments de parpaings. Fadi voulait qu’ils ressentent, ne fût-ce que dix secondes, ce que c’était d’être une victime du conflit syrien.
 
Lors de cette semaine passée à Beyrouth, j’ai rencontré une demi-dizaine d’artistes syriens. Leur art témoigne pour la plupart de la guerre, même si quelques-uns éludent délibérément le sujet, mus par le désir de redécouvrir la beauté de leur pays.
 
Beaucoup d’entre eux ont été accueillis pendant un mois par l’ONG Art Residence Aley. Située dans les collines qui surplombent Beyrouth, cette organisation offre aux artistes un refuge et un exutoire à leur créativité, l’espace de quelques semaines.
 
L’un de ses objectifs est de montrer, à un public éloigné du conflit, une représentation de la Syrie d’aujourd’hui vue par le prisme de l’art.
 
Un certain nombre des œuvres que j’ai pu découvrir à Beyrouth sont exposées dans le hall du siège de la Banque mondiale pour quelques semaines. J’espère que ces productions inciteront ceux qui les voient à s’intéresser au sort d’un peuple prisonnier de la guerre et à s’imaginer, eux aussi, là-bas, sans faux-fuyant.

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