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Comment se porte la révolution arabe ? Proposez votre slogan !

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Depuis que l’esprit révolutionnaire s’est emparé du monde arabe, voici un an, une question — évidente à mes yeux compte tenu du moins de mon profil professionnel — me taraude : dans quelle mesure ces protestations sont-elles liées à la profonde insatisfaction d’une immense partie de la population devant l’état alarmant des systèmes de santé ?Je n’ai pas trouvé de réponse dans les blogs et les tweets en provenance de la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA). Il y est surtout question d’emploi et d’éducation. Ce qui est légitime, étant donné l’ampleur du chômage, surtout parmi les jeunes, et l’inadéquation des compétences qui fait qu’un jeune diplômé moyen ne trouvera pas de travail, à moins d’avoir les relations qu’il faut pour en décrocher un.

Cette situation n’est pas sans m’évoquer le fameux proverbe « si jeunesse savait, si vieillesse pouvait » [N.D.T. : en français dans le texte]. Autrement dit, que se passerait-il si les jeunes, qui savent comment utiliser les médias sociaux et « babiller » allègrement, savaient aussi ce que les pauvres, les sans-voix et les malades doivent endurer pour obtenir un minimum de soins adaptés ? Et si les plus vieux, les plus malades et les pauvres savaient utiliser l’arme du tweet et du blog ? N’y a-t-il pas une majorité silencieuse que l’on dépouille de ses biens et qui toujours s’appauvrit parce qu’elle doit payer des soins auxquels elle devrait avoir droit ?

Nous disposons d’un certain nombre de données fiables concernant les dépenses que l’on avance de sa poche pour des services censés être gratuits. Mais nous ignorons tout des zones plus sombres de cette relation — les dessous-de-table qui circulent des malades aux soignants. Nous savons qu’environ la moitié des dépenses de santé dans la région MENA correspondent à des frais non remboursés. Mais surtout, que ces dépenses contribuent à plonger 23 % d’habitants de plus dans la pauvreté. Ce que nous ignorions, en revanche, jusqu’à ce que de nouvelles séries de données commencent à nous parvenir grâce aux enquêtes auprès des ménages réalisées après les événements, c’est qu’en Égypte par exemple, 97 % des personnes interrogées ne savaient pas que les pauvres étaient exemptés du ticket modérateur.

Une autre enquête plus récente, conduite par l’Instance centrale de prévention de la corruption (ICPC) au Maroc, a révélé que, dans un cas sur deux, l’hospitalisation entraînait un dessous-de-table, le taux étant légèrement plus faible pour l’accès aux produits pharmaceutiques ou sanguins et pour une simple visite ambulatoire.

Je viens de participer, à Beyrouth, à une consultation avec des représentants des établissements de santé publique des pays de l’est de la Méditerranée. Le message qu’on nous a fait passer est clair : améliorer la gouvernance et la redevabilité dans le secteur de la santé pour assurer une meilleure équité d’accès aux soins. Cela cadre bien avec les conclusions d’une enquête récente en Égypte, selon laquelle 38 % des personnes interrogées estimaient que la situation s’était aggravée sur le front des soins et qu’il s’agissait, avec l’éducation, du deuxième poste prioritaire pour des investissements massifs, largement devant les infrastructures, le développement du secteur privé ou même les programmes de démocratisation.

La sagesse populaire nous enseigne, surtout à nous économistes, que seules les choses que nous pouvons mesurer sont gérables et amendables. Pourtant, Albert Einstein a déclaré un jour, avec son esprit habituel : « Ce qui compte ne peut pas toujours être compté, et ce qui peut être compté ne compte pas forcément ». Le défi est donc double : premièrement, mesurer ou prendre en compte (sans se limiter à l’aspect quantitatif) ce que sont les besoins perçus ou exprimés en matière de santé et de soins dans les pays de la région MENA ; et, deuxièmement, s’efforcer de sensibiliser à l’obligation de les compter, au sens propre.

J’espère que ce blog servira de rampe de lancement à ce décompte et que vous m’aiderez à plaider cette cause. Dans le film Contagion, le virologue affirme que les blogs sont « des graffiti avec de la ponctuation ». Il y mettait une connotation négative, mais ça me plaît d’être un graffeur. J’apprécie cet outil qui nous permet de partager nos opinions personnelles et nous incite davantage à écouter ce que les autres ont à dire — même si c’est uniquement par réaction (ou par intérêt personnel). Rares sont les tribunes qui peuvent prétendre faire de même. Alors, comment se porte la révolution arabe ? Venez taguer avec moi les murs de la conscience du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord sur l’état de sa santé !

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