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Travailler, un privilège au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ?

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Un panorama des catégories les plus touchées par le piège du chômage

Photo : World Bank/Arne Hoel 2012Comme beaucoup de mes collègues, voilà plusieurs années que je tente de comprendre la réalité du marché du travail dans la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, tout particulièrement pour les jeunes. En repensant aux travaux qui cherchent à définir la dynamique du marché du travail dans la région, il me revient en tête un groupe de discussion avec de jeunes Marocains vendeurs de rue informels à Casablanca. Aucun d’entre eux ne considérait exercer un « vrai métier ». Leur activité était rarement gratifiante et comportait des risques ; ils étaient souvent persécutés par les forces de police. Mais, confiaient-ils, ce qui leur pesait plus que tout, c’est qu’ils ne pouvaient demander une fille en mariage ni a fortiori fonder une famille.

Pourtant, ce travail était tout ce qu’ils avaient trouvé de mieux.

Ils ne croyaient pas que les études — qu'ils avaient délaissées depuis longtemps — pouvaient être le sésame d’un emploi de qualité. Selon eux, les emplois stables et les meilleurs postes étaient réservés aux enfants des classes moyennes supérieures, dotés de ressources financières et bien introduits.

J’ai retenu de cette discussion des leçons précieuses. Et tout d’abord que le travail ne fait pas qu’assurer la subsistance d’un individu mais qu’il est essentiel à la réalisation personnelle (la fondation d’une famille, par exemple) et qu’il joue un rôle crucial dans la reconnaissance sociale et l'estime de soi qui lui est indissociable.

Autre enseignement : la qualité des emplois disponibles importe tout autant que leur quantité. Travailler comme vendeur ambulant est à la fois risqué et mal payé, mais c’est aussi une source de frustration, et ce sentiment de frustration se traduit, à grande échelle, par une instabilité sociale. Dans la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA), les emplois de qualité demeurent l’apanage d’une poignée de privilégiés tandis que la majeure partie de la population en est exclue.

Comme la plupart de ces jeunes Marocains, la vaste majorité des travailleurs des pays à faible revenu ou à revenu intermédiaire ont un emploi informel, qui rapporte peu, ne rentabilise guère le niveau d'éducation acquis et ne constitue que très rarement un tremplin vers de meilleures opportunités, comme la création d’une affaire prospère. Par ailleurs, les quelques postes convoités dans l’économie — ceux qui offrent une protection sociale ou des salaires supérieurs à la moyenne — continuent d’être fournis principalement par l'État et sont pourvus par des hommes d’âge moyen au détriment de travailleurs plus jeunes et des femmes.

 


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La difficulté, c'est que ces écarts criants parmi les actifs tendent à perdurer. En une phrase, on peut dire que le marché du travail dans la région MENA souffre d’un déficit de mobilité. Ceux qui détiennent un bon poste le gardent pratiquement à vie et ceux qui héritent d'un emploi précaire peuvent rarement trouver mieux. Les habitants de régions à fort taux de chômage ne disposent pas des moyens qui leur permettraient de migrer là où la demande est plus importante, ce qui explique le maintien de clivages nets entre zones rurales et zones urbaines. À éducation égale, les personnes perçoivent des salaires très inégaux, selon qu’elles sont employées dans le secteur public ou dans le secteur privé, qui demeure largement informel, la rigidité du cadre réglementaire empêchant les actifs de passer d'un secteur à l’autre ou d’atténuer ces disparités.

Cependant, après un examen plus approfondi de la question, le plus surprenant, c’est que malgré la rareté et la perpétuation d'emplois protégés ou bien payés, la plupart des familles compte souvent un actif qui bénéficie d’un tel emploi. Si cet équilibre a probablement contribué pendant longtemps à l’apaisement d’une situation explosive, elle a parallèlement renforcé le modèle social du patriarche qui pourvoit aux besoins de sa famille — un modèle qui s'effondre sous le poids du boum démographique.

Mais le plus frappant dans ce panorama général du marché du travail au sein de la région MENA est le nombre d'individus en âge de travailler et sans emploi, qui forme un immense gisement de ressources humaines non exploité.


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Trois femmes sur quatre en âge de travailler sont toujours exclues de la population active et constituent 80 à 90 % de la population inactive de la région MENA. Cette proportion n’a évolué que marginalement, en dépit d’une amélioration du niveau scolaire chez les femmes et d’une croissance économique soutenue pendant dix ans, jusqu'à la survenue de la récente crise financière. Par ailleurs, une proportion alarmante de jeunes gens ne sont ni à l’école ni au travail. Dans de nombreux pays, la plupart d’entre eux ne font tout bonnement pas partie de la population active. Ce dernier élément éclaire la question âprement débattue du chômage des jeunes dans les pays de la région MENA : leurs  taux de chômage sont non seulement les plus élevés au monde,  mais ils sous-estiment l’étendue réelle du « non-emploi » dans la mesure où ils n’incluent que les personnes en recherche active d'emploi.

Ce que je retiens surtout de ces entretiens, c’est la frustration qui naît de l’impossibilité de savoir comment faire fructifier son talent et les durs efforts fournis. Je me souviens d’une jeune femme de 24 ans de Tanger qui me racontait les sacrifices de sa famille pour qu’elle suive des études de droit et sa déconvenue quand elle a réalisé, son diplôme  en poche, que celui-ci ne lui serait d’aucun secours pour trouver un emploi.

Les emplois du secteur public dans certains pays se sont tellement raréfiés et sont si prisés que seuls les diplômés des grandes institutions ou les mieux introduits peuvent valablement y prétendre. Cette jeune femme, lorsqu’elle a voulu se tourner vers le secteur privé, s’est entendue dire que son diplôme ne valait pas grand-chose et que les employeurs recherchaient plutôt la connaissance du français et des compétences en informatique ; dans certains cas, les postes n’étaient pas adaptés à une femme en termes de sécurité...

Mais finalement le plus dur, pour elle,  était d’expliquer à sa famille, dont la plupart des membres sont illettrés, pourquoi toutes ces années d’étude ne lui avaient pas permis d’accéder à une meilleure existence que la leur. De fait, les raisons de l’iniquité et de l’inefficience des opportunités sont complexes et trouvent leurs racines dans l'histoire économique et l'économie politique de la région. Leur compréhension nécessite l'examen des nombreux facteurs en jeu : pourquoi, contrairement à leurs parents, les jeunes gens ne sont-ils plus en mesure de s’élever dans la classe moyenne ? Pourquoi, contrairement à de nombreuses économies asiatiques ou à un pays comme la Turquie, la croissance économique dans la région MENA ne se traduit-elle pas par de larges retombées profitant au plus grand nombre ? Pourquoi les seuls emplois de qualité disponibles sont-ils occupés par des hommes d'âge moyen, au détriment des jeunes gens et des femmes ? Pourquoi le secteur privé formel n’emploie-t-il qu’une faible proportion de la population active ?

Cet article appartient à une série de billets hebdomadaires sur l’emploi qui se fondent sur les statistiques et travaux les plus récents et visent à  alimenter votre réflexion sur ce sujet essentiel. Dans la perspective des prochaines Assemblées annuelles de la Banque mondiale qui se tiendront en octobre, le fil rouge et l’ambition de ces billets sont de nourrir une discussion qui réponde à la question « Que souhaiteriez-vous dire à votre ministre des Finances ? ». Nous voulons savoir ce que VOUS pensez : à quelles entraves la population se heurte-t-elle ? Que faire pour créer des emplois en plus grand nombre et de meilleure qualité dans la région MENA ? Nous comptons sur vous pour nous faire part de votre opinion et vous donnons rendez-vous pour un chat en ligne sur l'emploi, le 17 septembre.

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Cet article appartient à une série de billets hebdomadaires qui visent à alimenter votre réflexion sur les questions essentielles soulevées dans notre rapport phare sur l’emploi dans la région Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA). Dans la perspective des prochaines Assemblées annuelles de la Banque mondiale qui se tiendront en octobre, le fil rouge et l’ambition de ces billets sont de nourrir une discussion qui réponde à la question « Que souhaiteriez-vous dire à votre ministre des Finances ? ».

Les points clés du rapport et le bilan d'un chat en ligne sur l’emploi seront présentés aux décideurs politiques de la région MENA. Nous voulons savoir ce que VOUS pensez : à quelles entraves la population se heurte-t-elle ? Que faire pour créer des emplois en plus grand nombre et de meilleure qualité dans la région MENA ? Nous comptons sur vous pour nous faire part de votre opinion et vous donnons rendez-vous pour un chat en ligne sur l'emploi, le 17 septembre en anglais et en arabe et le 26 septembre en français.

Lire les autres billets :
Vous avez un message à faire passer à votre ministre des Finances ? Parlons-en ici !
Pourquoi autant de chômage au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ?

Répondre aux critères d’employabilité suffit-il à décrocher un emploi dans le monde arabe ?

Commentaires

Soumis par Gauthier le

Ai lu, suggère que la création se fasse par de petites Coopératives garanties par la Banque mondiale: ai expérimenté ce principe sur plus de 20 ans ; la coopération en droit commercial est une solution simple et facile à mettre en oeuvre mème si elle est considérée comme utopique. La coopération substitue l' informel ! Me tiens à votre disposition si souhaité.

R. GAUTHIER
Prof droit
Dr droit
Ing éco

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