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La jeunesse libyenne sans voix ni loi

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Tripoli - World Bank l Eric ChurchillQuatre ans après le Printemps arabe et la chute de Mouammar Kadhafi, la Libye est toujours en proie aux conflits. Et dans ce chaos, les jeunes Libyens (comme le reste de la population d’ailleurs) ont bien du mal à faire entendre leur voix. Mais qu’ont-ils à dire ?
 
Le militantisme est l’une des choses qui occupe leur esprit. « L’activisme, qu’il soit civil ou politique, est un phénomène très jeune dans notre pays », explique Suad Iagtaa’, une jeune assistante de l’université de Gmata, située à l’est de Tripoli, la capitale. « Il lui manque encore de nombreuses années d’expérience. »
 
Pendant les 42 années qu’a duré le régime de Kadhafi, il était pratiquement impossible de s’exprimer sans risquer l’emprisonnement, voire pire. Le carcan politique et juridique du pays empêchait toute velléité d’activisme de la société civile ; il a également mis un terme à l’expansion d’une presse libre, muselé les syndicats et réprimé toute opposition politique organisée. Pendant des décennies, la Libye a été totalement privée d’institutions politiques ; après la chute de Kadhafi, au début de l’année 2011, le pays a dû commencer à édifier ses institutions à partir du néant absolu.
 
Aujourd’hui, en dépit des négociations en cours sous l’égide de la Mission d’appui des Nations Unies en Libye (MANUL), les différentes factions continuent de se livrer bataille. La plupart des Libyens sont plutôt pessimistes quant à l’issue du dialogue lancé par l’ONU. « À l’intérieur comme à l’extérieur de la Libye, les forces qui s’emploient à faire échouer les pourparlers sont plus nombreuses que celles qui veulent les voir aboutir », affirme Mohamed Eljarh, un jeune Libyen de 28 ans.
 
La Libye est divisée entre différentes administrations armées. Près d’un tiers de la population du pays, qui compte 6,5 millions d’habitants, a fui vers la Tunisie voisine dans l’espoir d’y trouver une vie meilleure. Mohamed Eljarh, politologue, affirme que les défis auxquels son pays doit faire face sont chaque jour plus nombreux. Des acteurs clés, tels que les dirigeants de la coalition Fajr Libya (« l’aube de la Libye »), qui contrôle la capitale, et le chef de l’Armée nationale libyenne, le général Khalifa Haftar, auront le dernier mot sur le terrain. Jusqu’à présent, la MANUL n’est pas parvenue à leur faire signer un accord de paix. 
 
Exception faite des parties belligérantes, la plupart des gens s’accordent à dire que le seul moyen d’instaurer une paix durable en Libye est de donner aux jeunes leur mot à dire dans l’avenir de leur pays. C’est également l’avis de Iagtaa, la jeune assistante de l’université de Gmata. « J’ai l’impression que ceux qui négocient l’avenir de la Libye n’ont pas beaucoup de poids à l’intérieur du pays lui-même », explique-t-elle. « Si l’on veut que les négociations aboutissent, toutes les parties prenantes doivent y participer, y compris les partis islamistes et les chefs tribaux. Et ils doivent être libres de toute pression régionale. »
 
Un autre Libyen, activiste de 31 ans vivant à Tripoli (qui ne souhaite pas dévoiler son nom en raison de la nature de ses activités), explique qu’il voudrait voir davantage de programmes de formation et d’éducation pour doter les jeunes Libyens des compétences nécessaires à la reconstruction du pays. Beaucoup ne peuvent pas aller chercher ces compétences ailleurs : « De nombreux Libyens, même s’ils ne manquent pas d’argent, se voient refuser un visa par les pays occidentaux, qui les considèrent comme des immigrants potentiels », raconte-t-il. « La communauté internationale doit se montrer plus souple envers les étudiants libyens qui souhaitent s’inscrire à l’université. »
 
Malgré l’impasse dans laquelle se trouve actuellement le conflit, les jeunes s’efforcent de rester positifs. « Il y a de l’espoir », assure Suad, en mentionnant la conférence « Peace Now », organisée à Tripoli par de jeunes Libyens pour promouvoir la paix et l’unité nationale. « Nous progressons lentement, mais dans la bonne direction. »
 
Lors d’une initiative similaire organisée en Tunisie et intitulée « Finding Our Future », des dirigeants et des militants de la société civile libyenne ont débattu du projet de Constitution rédigé par l’Assemblée constituante. « De mon point de vue, la réunion fut un succès », commente Mohamed Eljarh : « elle a permis de formuler des exigences et d’apporter des modifications concrètes au texte proposé. »
 
« Ce fut un vrai succès », renchérit une jeune fille qui souhaite garder l’anonymat pour des raisons de sécurité. Elle ajoute que leurs objectifs sont très simples : amener les membres de l’Assemblée à tenir compte de l’avis des jeunes et à le défendre devant l’Assemblée tout entière.
 
Selon Mohamed Eljarh, le processus de rédaction de la Constitution pourrait être une excellente occasion pour les jeunes Libyens de s’impliquer dans le processus de paix, mais aussi dans la vie politique en général. Les conflits qui continuent de faire rage dans le pays ont retardé les travaux de l’Assemblée, et son mandat, qui devait initialement être de trois mois, a été prolongé. Selon le politologue, le principal obstacle au processus de paix est le manque de confiance. « La communauté internationale doit se préoccuper davantage de régler les conflits et de consolider la paix à l’échelon local », estime-t-il.
 
Il est également essentiel de faire participer les jeunes à toutes les étapes du processus politique, explique Asma Khalifa, une étudiante libyenne. Mais si la communauté internationale entend soutenir la jeunesse libyenne, elle doit mettre l’accent sur les jeunes militants, ainsi que sur la protection et la sécurité.
 
Les jeunes Libyens sont peut-être impliqués dans le conflit, mais ils ne se considèrent pas comme ses principaux protagonistes. « Les jeunes ne participent pas à la polarisation politique actuelle, mais ils font inévitablement partie du conflit », conclut l’activiste de Tripoli. « Ils en sont à la fois acteurs et victimes. »