Syndicate content

Envie de réagir ? Envoyez-nous vos questions et commentaires

Éviter l’effondrement économique de Gaza et valoriser le potentiel de la vallée du Jourdain

Shanta Devarajan's picture
Cette page en : English | العربية
Ce billet a fait l’objet d’une première publication dans Future Development.

Pour un économiste, travailler sur la Cisjordanie et la bande de Gaza peut s’avérer extrêmement frustrant. Même les meilleures analyses (a) achoppent toujours sur la même difficulté : les obstacles politiques, qui rendent inapplicables ces orientations stratégiques. Cependant, l’économie gazaouie ne cesse de se détériorer (Figure 1). Le taux de chômage, qui s’établit à plus de 40 %, est l’un des plus élevés au monde. Privé d’électricité, d’eau et d’assainissement, Gaza est sous la menace d’une crise humanitaire dans les années qui viennent. L’économie de la Cisjordanie, de son côté, croît à un rythme lent, alors que ce territoire recèle un grand potentiel inexploité. La levée des restrictions sur l’accès à la zone C et la liberté de circulation, ainsi que le prévoit l’Accord intérimaire israélo-palestinien sur la Cisjordanie et la bande de Gaza de 1995, pourrait entraîner une hausse de 23 % (a) du PIB palestinien.

Pour sortir de cette impasse, le groupe d’Aix (a), qui réunit des économistes israéliens et palestiniens, a décidé d’intégrer directement dans sa réflexion la « pierre d’achoppement politique », dans le cadre d’une initiative soutenue par mon bureau (a). Ils ont constaté que cette contrainte était de deux ordres. La difficulté réside d’une part dans le blocage des négociations sur un accord sur le statut permanent des Territoires palestiniens (la « solution à deux États ») : les différentes parties rechignent à arrêter leur position aujourd’hui par crainte de déséquilibrer les termes de l’accord. D’autre part, les changements politiques et institutionnels en Cisjordanie et dans la bande de Gaza représentent un risque sécuritaire accru pour Israël. Le groupe d’Aix s’est donc posé la question suivante : existe-t-il des mesures opérantes à court terme pour améliorer l’économie de Gaza et exploiter le potentiel de la vallée du Jourdain (située en grande partie dans la zone C) qui ne soient pas tributaires de l’accord sur le statut permanent et qui n’exacerbent pas le risque sécuritaire pour Israël ?

Ils y répondent par la positive dans un rapport (a) remarquable, en s’appuyant sur les éléments suivants :
  • Dans la bande de Gaza, l’élargissement de l’accès à l’électricité par le déploiement d’une nouvelle ligne haute tension de 161 kV, la construction d’un gazoduc pour le transport du gaz naturel, la réfection et la modernisation du réseau électrique pourraient à court terme pallier les graves pénuries d’électricité. Des petites installations de dessalement, comme celle que l’UNICEF a construite à Khan Younes, et l’extension du réseau d’adduction pourraient améliorer l’accès à l’eau. Un plus grand maillage du réseau d’égouts, qui engloberait 25 localités contre 15 aujourd’hui, et le remplacement de trois stations d’épuration par des unités de plus grande capacité, auxquels s’ajouterait un accès amélioré à l’électricité, remédieraient à la plupart des problèmes d’assainissement. Toutes ces mesures pourraient être mises en œuvre à court terme sans mettre en péril l’accord sur le statut permanent. Elles ne font encourir à Israël aucun risque sécuritaire, étant donné que les autorités israéliennes ont déjà donné leur accord pour ces travaux.
Les restrictions qui pèsent sur les échanges commerciaux et la liberté de circulation des personnes sont une donnée clé à Gaza. Leur assouplissement profiterait largement à l’économie gazaouie. Conscients qu’un tel changement prendra du temps, les auteurs du rapport insistent plutôt sur une disposition spécifique, celle de la liste des « biens à double usage », à laquelle on pourrait s’attaquer d’emblée. Cette politique restreint les importations de biens tels que les matériaux de construction qui peuvent nuire à la sécurité d’Israël s’ils sont employés dans le creusement de tunnels ou la fabrication de roquettes, par exemple. Cependant, les Nations Unies ont développé des techniques de suivi de ces matériaux qui pourraient permettre de réduire considérablement les restrictions.
  • Dans la vallée du Jourdain, l’enjeu principal, c’est l’agriculture. Ce territoire regroupe 54 000 Palestiniens et 9 000 colons israéliens qui cultivent la terre. Cependant, près de 40 000 dounams (4 000 ha) restent en friche. Par ailleurs, la consommation en eau par habitant dans les colonies est près de dix fois supérieure à celle des Palestiniens de la vallée. Si une Agence de développement pour la vallée du Jourdain voyait le jour, elle pourrait dans un premier temps allouer les terres non cultivées à des fins d’exploitation agricole, puis garantir un approvisionnement en eau suffisant, tant pour les populations que pour l’agriculture. Certaines étendues classées « zones militaires », « réserves naturelles » ou « biens fonciers de l’État » pourraient être réaffectées à d’autres usages. Le foncier d’État, par exemple, demeure largement inexploité, sans justification précise. L’accès à l’eau des Palestiniens peut être amélioré par une gestion plus efficace de l’offre et de la demande, avec notamment la réhabilitation des infrastructures existantes et l’adoption de nouvelles technologies de dessalement.
Dans la vallée du Jourdain, les autorités israéliennes ont pour principal souci d’éviter toute infiltration de terroristes et d’armements qui transiteraient par le fleuve. Pour remédier à ce risque sécuritaire, la solution serait de délimiter une zone de sécurité spéciale le long du Jourdain. Une telle zone ne nuirait pas à l’attribution de parcelles à des fins de valorisation agricole par les Palestiniens.

Le rapport contient de nombreuses autres recommandations, mais les points mentionnés plus haut sont ceux qui peuvent être appliqués à court terme pour dynamiser les économies de la bande de Gaza et la vallée du Jourdain. La semaine dernière, nous avons présenté ce rapport à un groupe de partenaires de développement, à un public israélien dans les locaux du Truman Institute for the Advancement of Peace (a) à Jérusalem ainsi qu’à un auditoire palestinien au Palestinian Economic Policy Research Institute (a). La presse israélienne (a) et palestinienne (ar) ont couvert ces événements. Si la presse a accueilli favorablement ces travaux, elle est restée sceptique sur la possibilité d’appliquer ces recommandations en raison de la pierre d’achoppement politique. Je ne l’exclus pas, mais le rapport du groupe d’Aix a le mérite de proposer des orientations qui stimuleraient les économies de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, sans prêter le flanc à deux objections probables : préjuger de l’accord sur le statut permanent et porter préjudice à la sécurité d’Israël. Quiconque rejettera ces recommandations devra présenter des objections d’un autre ordre.