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Pourquoi la région n’a-t-elle pas réussi à créer les conditions d’une croissance inclusive ?

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Pourquoi la région n’a-t-elle pas réussi à créer les conditions d’une croissance inclusive ? - World Bank | Arne HoelLe thème de la croissance inclusive est un sujet qui passionne depuis un certain temps les économistes et la classe politique au Moyen-Orient et en Afrique du Nord (MENA). Cet intérêt existait avant le Printemps arabe et n’a fait que s’intensifier avec les révolutions de 2011. Or on constate que, contrairement à d’autres nations, les pays de la région MENA ne sont pas parvenus à instaurer cette croissance qui profiterait à tous. Pourquoi ? Une comparaison entre ces différentes situations met en évidence un certain nombre d’aspects auxquels les pays de la région MENA doivent remédier pour pouvoir inverser une tendance qui perdure maintenant depuis une trentaine d’années.

Le rapport élaboré par la Commission sur la croissance et le développement (pdf) décrit et analyse la situation de 13 économies qui ont réussi à instaurer une croissance inclusive. Par croissance inclusive, on entend une croissance économique forte et durable, qui permet de faire reculer la pauvreté en améliorant les salaires et en créant des emplois pour des millions d’actifs. Même si l’Asie de l’Est y est prédominante, l’échantillon compte aussi des pays (riches et pauvres) des autres régions du monde. Un seul (Oman) est situé dans la région MENA. Dans ces 13 pays, le revenu par habitant a progressé, en moyenne, de 5 % ou plus sur une durée de trois décennies au moins, le chômage a diminué et la qualité des emplois s’est améliorée. Sur la même période, les pays de la région MENA ont enregistré, en moyenne, une croissance économique nettement plus modeste : leur revenu par habitant a augmenté, en moyenne, d’un peu moins de 3 % entre 1969 et 2008. De surcroît, dans cette région, le taux de chômage est beaucoup plus élevé que dans les 13 économies retenues, et le secteur privé n’offre quasiment pas d’emplois de qualité. 

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Le rapport de la Commission fait apparaître des similarités entre les économies qui sont parvenues à une croissance inclusive — il met cependant en garde contre les généralisations, chacune de ces économies ayant suivi une trajectoire de développement qui lui est propre. Tous les pays qui affichent une croissance vigoureuse et partagée ont largement misé sur les échanges commerciaux et tiré parti de leur intégration dans l’économie mondiale. Ils ont protégé leur stabilité macroéconomique, laissé le marché allouer librement les ressources et enregistré des taux d’épargne et d’investissement élevés. Autre facteur décisif : leur gouvernement s’est attaché à déployer des stratégies axées sur la création d’emplois, sur une croissance forte et durable et sur l’amélioration des capacités institutionnelles.

Quid des pays de la région MENA ? On observe au contraire que le commerce a joué un rôle relativement faible dans leur croissance économique, avec de fortes variations régionales au niveau du volume des exportations de produits non pétroliers. Ces pays ont plus ou moins connu des problèmes d’instabilité et de déséquilibre macroéconomiques. Les distorsions créées par les politiques publiques ont par ailleurs empêché une allocation efficace des ressources ; en particulier, les subventions à l’énergie ont induit un biais en faveur des activités à forte intensité capitalistique, et les distorsions du marché du travail ont découragé l’emploi dans le secteur privé et l’acquisition des compétences demandées par les entreprises. La recherche de rentes a fait obstacle à la concurrence et à l’adoption de technologies plus avancées, tandis que les entreprises, et tout particulièrement les PME, avaient peu de possibilités d’accès à des financements.

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Dans les pays de la région MENA, l’État a donc préféré redistribuer les richesses plutôt que d’instaurer les conditions d’une croissance et d’un développement inclusifs. La redistribution a été opérée via les subventions, les emplois dans la fonction publique et l’investissement public. Plus grave encore, les institutions sont restées relativement fragiles, les passe-droits et le favoritisme entachant l’application de la réglementation. La précarité de l’État de droit a découragé l’investissement privé, qui demeure encore relativement faible, et nui à l’efficience de l’investissement public.

S’il n’existe pas de recette unique pour parvenir à une croissance inclusive, cette analyse comparative montre que les pays de la région MENA ont tout intérêt à améliorer leurs fondamentaux macroéconomiques, leur gouvernance et leurs capacités institutionnelles. Ils devront mettre un terme aux distorsions coûteuses et aux autres mesures qui encouragent la recherche de rentes, et repenser les incitations aux échanges commerciaux, surtout dans l’industrie manufacturière et les services. Les investissements consacrés à ces deux secteurs offrent des possibilités de création d’emplois bien plus grandes que les investissements dans les secteurs à forte intensité capitalistique qui dépendent des ressources disponibles. Ce sont là des réformes ambitieuses, qui nécessiteront une vision, un engagement et une continuité politiques, ainsi qu’un renforcement des mesures de soutien (filets de protection sociale, programmes de formation, etc.). Les pays de la région doivent expérimenter et in fine élaborer des stratégies de croissance inclusive en adéquation avec leurs atouts et leur situation spécifiques.

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