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Danser avec les anges

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World Bank | Arne HoelIntraitables comme ils sont, on n’imagine guère les agents de la Banque mondiale en charge du développement du secteur privé dans les pays du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA) aller parler « angélisme » dans les conférences. C’est pourtant ce qui s’est produit le mois dernier, quand une équipe du service Finance et secteur privé s’est rendue à San Francisco pour le congrès de l’ACA, l’association des investisseurs providentiels — les fameux « Business Angels ».

Dans la hiérarchie du financement des entreprises, l’essentiel des fonds de démarrage que les start-up arrivent à mobiliser provient de trois sources : les amis, la famille et les fous, comme le résume la formule anglo-saxonne des « 3 F » (Friends, Family and Fools). Rappelez-vous, Steve Jobs et son garage, dans la Silicon Valley ! Mais pour qu’une entreprise et son concept se développent et passent à la vitesse supérieure, ces trois sources deviennent vite insuffisantes, sans pour autant que les entrepreneurs en herbe aient le début d’un argument susceptible de séduire les banquiers : en général jeunes, sans expérience à faire valoir ni véritable historique de crédit, ils trouvent souvent porte close. D’ailleurs, même les capital-risqueurs hésitent face à ces start-up, qui présentent un risque et des probabilités de faillite trop importants.

Et c’est là où nos « anges » interviennent. Prêts à proposer capitaux et expertise à de nouvelles entreprises prometteuses, ces particuliers financent l’innovation très en amont. Une opération éminemment risquée, puisque l’on estime qu’entre 60 et 80 % des start-up sont condamnées à disparaître, sans que l’entrepreneur ni son « ange gardien » ne puissent récupérer leur mise. Dans la plupart des cas, l’argent investi est définitivement englouti. Mais dans un cas sur dix (et, si vous êtes chanceux, deux cas sur dix), c’est le jackpot : ces start-up rapporteront non pas deux ou trois fois l’investissement de départ mais bel et bien 10, 20, 30 fois la mise, voire plus.

L’activité de Business Angel est florissante aux États-Unis, au Canada, au Royaume-Uni, en Europe et en Australie ainsi que dans certains pays en développement, comme l’Inde ou la Turquie. On observe même une croissance exponentielle de cette forme de financement depuis quatre à six ans, avec une nette accélération depuis deux ans. Ces investisseurs tendent à intervenir en « bandes », pour mutualiser leur expertise et leurs fonds, et soutenir ainsi des idées novatrices et, surtout, de jeunes entrepreneurs prometteurs. Et cette activité se développe alors même que, depuis la crise financière, les capital-risqueurs sont en retrait. Aux États-Unis, les Business Angels investissent plutôt des sommes relativement modestes, ce qui n’interdit pas à l’occasion de grosses opérations, menées par les « Super Angels », qui peuvent atteindre jusqu’à 35 millions de dollars. Ce sont eux qui ont contribué à protéger l’écosystème de l’innovation propre à la Silicon Valley et qui fait de ce lieu un terreau tellement fertile pour les nouveaux talents entrepreneuriaux.

Les pays de la région MENA n’ont pas encore attiré cette catégorie de financiers capables de soutenir les jeunes start-up arabes, même si les Business Angels du Caire gagnent du terrain, comme d’autres « bandes » dans les pays du Levant et au Maghreb.

Or il est important de soutenir les investisseurs potentiels qui eux-mêmes soutiennent les start-up. C’est en effet un moyen d’aider la jeunesse de la région à se débarrasser de son tropisme pour les services publics. C’est aussi une solution pour faire émerger dans les pays arabes des entreprises qui peuvent jouer un rôle majeur dans la création d’emplois, sachant, comme le confirment des données récentes aux États-Unis, que les start-up embauchent de manière disproportionnée des jeunes (dont le chômage est un enjeu dramatique dans les pays de la région MENA) et leur versent des salaires supérieurs à ceux offerts dans des entreprises plus matures. C’est enfin aussi un moyen de contribuer au développement d’un secteur privé plus compétitif et plus innovant dans la région.

Ce soutien peut prendre de multiples formes mais, pour moi, le plus important est de sensibiliser les investisseurs potentiels de la région aux activités que mènent leurs homologues ailleurs dans le monde et à l’impact extrêmement positif de ce type d’opération en termes de rendements et pour le développement des jeunes entrepreneurs. La Banque mondiale et l’IFC vont s’y employer en promouvant les échanges, la collaboration Sud-Sud et, plus généralement, des rapprochements destinés à appuyer l’émergence de ces Business Angels dans la région MENA.

L’ère post-Printemps arabe qui s’ouvre nous invite à « danser avec les anges » de la région et à appuyer leur action. Avec le soutien de ces nouveaux acteurs, la région MENA peut compter sur l’apparition de nombreux autres « Maktoob » (l’outil de recherche en ligne conçu par un jeune entrepreneur de Jordanie, qui l’a ensuite revendu à Yahoo pour plus de 100 millions de dollars) et, avec eux, de ces milliers d’emplois dont la jeunesse arabe a tant besoin.

Commentaires

Soumis par Mustapha Boubaya le

Oui, cher monsieur, les tout récents Business Angels, comme l'association "Carthage Business Angels" en Tunisie (entrée en activité en 2011), ont un grand besoin de promouvoir les échanges, la collaboration Sud-Sud et, plus généralement, des rapprochements destinés à appuyer l’émergence de ces Business Angels dans la région MENA.

Comment la Banque mondiale et l’IFC pourront nous aider pour cela, et nous débarrasser de notre fort tropisme à l'égard des aides publiques ? En Tunisie, nous avons ce grand besoin de soutien en ce moment pour que nous puissions nous-mêmes soutenir les start-up et les jeunes diplômés et ainsi faire émerger un secteur privé compétitif et innovant.

Mustapha Boubaya, Secrétaire Général de Carthage Business Angels

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