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Handicapés et déplacés de force

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Ce billet a été publié à l’origine sur le blog Future Development (a).

Volunteers carry disabled refugee - Nicolas Economou | Shutterstock.comUn rapport (a) du Syrian Center for Policy Research (a) publié au mois de février dernier faisait état de 470 000 morts et 1,9 million de blessés depuis le début du conflit syrien. C’était il y a dix mois et le bilan n’a pu que s’alourdir depuis, avec l’intensification du siège d’Alep et des bombardements sur la ville, et les affrontements qui se poursuivent dans le reste du pays. Ce qui est clair, c’est que chaque jour de combats vient alourdir le fardeau que devront porter les générations futures, non seulement en raison des destructions matérielles sans cesse plus importantes que la Syrie subit, mais aussi des soins qu’il lui faudra apporter à tous ceux qui, toujours plus nombreux, sont mutilés ou fragilisés mentalement par la guerre. Et ce dans un pays où le système médical est en lambeaux (a) et où près de 5 millions de réfugiés et 6,6 millions de déplacés internes (a), soit la moitié de la population, ont été arrachés à leur foyer.

Alors qu’environ une personne sur sept (15 %) dans le monde souffre d’un handicap, cette proportion atteint 22 % chez les réfugiés syriens (selon une enquête de 2013), sachant que les estimations pour la plupart des autres zones de conflit se situent entre 18 et 20 %. De même, alors qu’on estime globalement qu’entre 2 et 4 % des personnes handicapées souffrent d’un handicap sévère, ce taux grimpe à 6 % parmi les réfugiés syriens. En extrapolant les chiffres de cette enquête qui porte sur les populations de réfugiés syriens en Jordanie (640 000 réfugiés recensés et 1 million de Syriens au total) et au Liban (1 million de réfugiés), pour y inclure les près de 2,7 millions de réfugiés syriens présents en Turquie, on atteint un chiffre légèrement supérieur à 1 million de personnes handicapées, parmi lesquelles pas moins de 280 000 souffrant d’un handicap sévère.

Ces chiffres mettraient à genoux la plupart des systèmes de santé, et font peser un lourd fardeau sur les pays d’accueil, particulièrement la Jordanie et le Liban (a), où les réfugiés représentent entre 20 et 30 % de la population. Dans ces deux pays, les ONG internationales et locales ainsi que les organismes d’aide humanitaire et d’aide internationale apportent tout le soutien possible, mais les défis sont immenses. On estime qu’environ 30 % des Syriens présents en Jordanie (a) souffrent d’un handicap ou d’un grave problème de santé. En Turquie, où des soins sont prodigués gratuitement aux réfugiés, les difficultés restent considérables à cause de la barrière de la langue et d’obstacles culturels qui entravent l’accès à la santé (certaines réfugiées exigent par exemple d’être traitées par des médecins de sexe féminin). Dans ces trois pays, les besoins médicaux spécifiques aux personnes handicapées, surtout celles souffrant d’affections psychologiques ou mentales, restent un point particulièrement problématique.

En Syrie, la plupart des 6,7 millions de déplacés ont du mal à accéder à l’aide humanitaire et sont confrontés à des services médicaux cruellement insuffisants. Selon les Nations Unies, le nombre total de Syriens dans le besoin s’élève à 13,5 millions, et 4,5 millions vivent dans l’une des 147 régions du pays répertoriées comme « d’accès difficile ». Les Nations Unies ne parviennent à fournir que 373 000 traitements médicaux par mois, tandis que le nombre de personnes handicapées est estimé à des centaines de milliers, dont plusieurs milliers souffrent d’un handicap sévère.

Toujours selon les Nations Unies, la Syrie compte aussi près de 400 000 personnes se trouvant dans des zones assiégées, mais l’organisation Siegewatch situe ce chiffre à près de 1 million, avec 1,4 million de personnes supplémentaires vivant dans des conditions comparables à un siège ou en danger de l’être. Quels que soient les chiffres exacts, une réalité s’impose : des dizaines de milliers de Syriens handicapés vivent avec très peu de suivi médical, voire pas du tout.

Les femmes handicapées sont particulièrement vulnérables, comme le souligne ce billet récent (a) : « près d’un tiers des femmes souffrant d’un handicap subissent des mauvais traitements d’ordre psychologique, sexuel ou physique à la suite d’une catastrophe naturelle ou d’un conflit, selon un rapport publié par Handicap International (a) en 2015. […] Les femmes handicapées qui se retrouvent isolées chez elles sont particulièrement exposées aux risques d’agressions sexuelles, tout comme les jeunes filles atteintes de déficiences intellectuelles, indique un rapport (a) publié en février 2016 par la Commission des femmes pour les réfugiés, une ONG basée à New York ». Il est également particulièrement difficile pour les femmes d’accéder à des toilettes et à des services aussi essentiels que les soins médicaux ou l’éducation, a fortiori du fait du contexte culturel dans lequel se trouvent nombre de réfugiés syriennes.

Parmi les autres catégories de personnes handicapées présentant des vulnérabilités spécifiques, on trouve les enfants, dont les conditions de vie difficiles ont été mises en lumière par un rapport de l’UNICEF intitulé La Situation des enfants dans le monde 2013 : Les enfants handicapés. La situation terrible décrite dans ce rapport (avec près de 93 millions d’enfants, ou 1 personne sur 20 parmi les moins de 14 ans, vivant avec un handicap modéré ou sévère) n’a fait qu’empirer à cause des conflits en Libye, en Iraq et en Syrie. La situation est aussi particulièrement difficile pour les réfugiés âgés, dont la vulnérabilité est peut-être encore plus grande : parmi les réfugiés syriens les plus âgés, 66 % ont un handicap (a) (sévère dans 33 % des cas), et 65 % d’entre eux sont en situation de détresse psychologique.

Alors qu’il y a quelques mois, dans le stade Maracanã, le nageur syrien Ibrahim Al-Hussein a mené les athlètes de la toute première équipe paralympique indépendante sous la bannière du Comité international paralympique, les personnes réfugiées ou déplacées handicapées sont rarement mises à l’honneur ou prises en considération. En 2011, 1 % de l’aide humanitaire seulement (a) allait aux personnes âgées et aux handicapés. Il est probable que ce chiffre ait augmenté depuis, parallèlement à la hausse du nombre de personnes handicapées sous l’effet conjugué du vieillissement de la population et de la progression rapide des maladies chroniques, ainsi que des améliorations qu’ont connues les méthodologies employées pour évaluer le niveau de handicap. Toutefois, l’augmentation relativement minime des financements semble loin d’être à la hauteur des besoins de cette population. Les handicapés représentent un coût important, et ils constituent des sources de tensions et de difficultés au sein des communautés de réfugiés. En apportant une assistance à cette population, on renforcera considérablement leur résilience sociale et familiale. En effet, une communauté dont les membres les plus vulnérables sont pris en charge est davantage susceptible de bien s’intégrer et de contribuer efficacement aux efforts de reconstruction.

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