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L'accès aux données dans les pays arabes : une révolution silencieuse est en marche

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L’auteur tient à remercier Nandini Krishnan, Umar Serajuddin et Sébastian Trenner pour leurs précieuses suggestions.

World Bank | Arne Hoel - Accès aux données dans les pays arabes : une révolution silencieuse est en marcheUn pas important est en train d’être franchi dans les pays arabes, passé pour l’instant largement inaperçu : depuis l’éclatement des révolutions, en 2011, les organismes de statistique des pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient (MENA) commencent à ouvrir l’accès à leurs données brutes, qui ne sont donc plus réservées à une poignée d’individus et d’institutions choisis. Le grand public peut désormais les consulter et c’est là une véritable révolution culturelle, aux implications aussi nombreuses que passionnantes.

Partout dans le monde, des organismes nationaux collectent des données pour établir des statistiques sur des aspects sociaux aussi capitaux que la pauvreté, le chômage, la santé ou l’éducation. Certaines sont produites à partir de données recueillies par des administrations d’État (ministères de la Santé ou de l’Éducation par exemple) quand d’autres proviennent d’enquêtes auprès des ménages ou des particuliers réalisées par ces organismes. C’est le cas notamment des statistiques sur la pauvreté ou le chômage, compilées à partir d’enquêtes sur le revenu et la consommation des ménages (HICS) ou sur la population active (LFS). Ces enquêtes s’appuient sur des questionnaires administrés aux ménages par des enquêteurs formés qui collectent ainsi des informations sur le revenu, la consommation ou l’emploi. Ces données détaillées (ou « microdonnées », recueillies auprès des particuliers et des ménages) constituent une ressource d’une valeur inestimable pour les chercheurs ; en général, les organismes de statistique leur permettent de les consulter, non sans avoir auparavant occulté tout élément d’identification, comme le nom ou l’adresse des répondants. C’est une pratique habituelle pour produire des études diverses et variées en appui au débat public sans enfreindre les lois protégeant la vie privée et les données.

C’est aussi une pratique qui, pendant longtemps, n’a pas eu cours dans les pays arabes : les organismes de statistique n’accordaient qu’à de rares exceptions près l’accès aux microdonnées à ceux qui en faisaient la demande et, pour justifier leur refus, invoquaient souvent des règles de non-divulgation d’informations privées et sensibles. De ce point de vue, ils ne faisaient pas exception. Il n’est en effet pas rare que les organismes de statistique de pays riches ou pauvres brandissent les lois protégeant la vie privée et les données pour interdire l’accès aux microdonnées. Dans certains cas précis, la législation peut entraver un tel partage mais, le plus souvent, c’est la crainte qui motive une telle décision : crainte de voir les informations détournées à des fins douteuses, crainte de voir des erreurs de calcul révélées ou crainte de publier des données susceptibles de gêner le gouvernement. Deux organismes de la région MENA, dans des pays plus connus pour leur fragilité que pour leur ouverture, faisaient à cet égard figure d’exception : le bureau central de statistique palestinien (PCBS) est sans doute le premier de la région à avoir accordé un accès ouvert aux microdonnées avant même le déclenchement du Printemps arabe et le COSIT (Central Organization for Statistics and Information Technology), en Iraq, a donné accès aux données d’enquêtes HICS 2006-2007 à travers l’un des systèmes d’archivage de la Banque mondiale.

Avec le Printemps arabe, plusieurs pays de la région MENA ont commencé à évoluer sur la question de l’ouverture des données. L’Institut national de la statistique (INS) de Tunisie est le premier à avoir accordé un accès exhaustif aux enquêtes HICS et LFS sur son site web. En juillet 2012, l’Organisation centrale des statistiques (CSO) du Yémen approuvait un décret ouvrant la totalité de ses données au public. En Égypte, l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques (CAPMAS) vient de publier sur son site web la moitié des résultats des enquêtes HICS — un changement radical quand on sait qu’auparavant, elle ne fournissait qu’un quart des données, sur demande exclusivement et au cas par cas. Au Maroc, la Direction de la statistique a commencé dès 2011 à ouvrir l’accès à ses données à différentes organisations, sur la base d’accords bilatéraux. Et des pays comme la Libye, Djibouti et la Jordanie ont fait preuve d’une ouverture inédite, en accordant un accès aux microdonnées à certaines personnes et organisations, même si un certain nombre de restrictions demeurent. Toutes ces évolutions s’apparentent à une révolution pure et simple si l’on repense aux obstacles généralisés qui prévalaient encore ne serait-ce qu’il y a deux ans.

Pour la plupart des observateurs cependant, le plus frappant est surtout lié au fait que les inquiétudes tenaces entourant la transparence et ses conséquences se sont révélées injustifiées. Les premiers tests conduits par la Banque mondiale sur les nouvelles données disponibles ont mis en lumière la qualité de la plupart des microdonnées, qui n’ont pas fait l’objet de manipulations et sont conformes aux règles internationales. Un travail récent[1] a compilé des données d’enquêtes HICS et LFS pour produire des statistiques trimestrielles sur la pauvreté au Maroc. Outre que cela a confirmé l’excellente qualité de ces informations, cela permet d’envisager la constitution de statistiques cohérentes et fiables. En Égypte[2], une étude sur les inégalités basée sur quatre vagues d’enquêtes HICS a attesté de la bonne qualité des données, en les comparant aux centaines d’enquêtes auprès des ménages archivées par la Banque mondiale. Une étude sur les subventions en Tunisie, reposant sur les enquêtes HICS du pays, témoigne là aussi de la qualité des données collectées[3]. Elle a permis d’expliquer la faiblesse du taux de pauvreté (4 %) publié par les autorités tunisiennes avant la révolution, qui suscitait doutes et critiques : loin d’être le fruit d’une manipulation par les statisticiens, le problème était lié à la fixation du seuil de pauvreté. Toutes ces initiatives pour ouvrir l’accès aux données témoignent de la bonne tenue des informations produites par les organismes de statistique dans les pays arabes. De fait, cette transparence accrue efface la crainte que pouvaient inspirer les institutions gouvernementales auparavant et renforce la confiance à leur égard, du côté des citoyens comme des utilisateurs des données. Tout le monde y gagne.

Révolution de l'Open data

Et cette situation a d’innombrables répercussions. Le libre accès aux microdonnées permet aux universités, aux ONG et aux instituts de recherche de ces pays d’utiliser des informations vitales pour leurs travaux. Comme on peut déjà l’observer dans les pays ayant déjà entamé ce processus d’ouverture, les analyses et les rapports ainsi produits sont appelés à prendre une importance grandissante. Les organisations internationales, au même titre que tout chercheur intéressé par la région, pourront exploiter ces données pour produire des analyses centrées sur un pays ou comparant plusieurs pays. De plus en plus, les populations locales auront accès à un corpus grandissant de recherches, ce dont elles étaient privées jusqu’ici. Et les résultats des différents travaux pourront faire l’objet de comparaisons, alimentant des discussions animées mais fondées sur des données probantes à propos du chômage, de la pauvreté, de la croissance... Ce processus sera propice à l’émergence de chercheurs du cru, qui pourront prendre rapidement leur place et contribuer ainsi à informer les politiques. Il permettra aussi aux journalistes d’asseoir leurs reportages sur un large panel d’études et de données factuelles.

Cette révolution de l’« Open Data », qui fait souffler un parfum de Printemps arabe dans les organismes de statistique de la région, va créer les conditions d’un débat informé et factuel sur les grands enjeux auxquels les pays de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient sont confrontés.




[1]
Douidich et al. (2013), « Estimating Quarterly Poverty Rates Using Labor Force Surveys: A Primer », World Bank Policy Research Working Paper No.6466.

[2] Hlasny et Verme (2013), « Top Incomes and the Measurement of Inequality in Egypt ».

[3] Banque mondiale (2013), « Évaluation de la compensation énergétique et la protection sociale en Tunisie ».

Commentaires

Soumis par Bbelmir le

Il est clair que les statistiques sont toujours utilisées - et elles le restent - dans un but de propagande ou de désinformation pour une cause partisane, voire raison d'Etat, aux dépens de l'objectivité et de la vérité même dans les pays renommés démocratiques - Oh combien maîtrisées !

Le problème c'est que les pays qui cachent ou biaisent la réalité ne font que faire sombrer dans l'ignorance leurs universités, la recherchent scientifique (surtout dans les sciences sociales qui ne sont rien sans cela), toutes les institutions du pays et les ministères (à commencer par l'économie, la planification,les finances... à la présidence) et tout cela pour briller dans leur pédantisme politique jusqu'au jour où ils reçoivent les fruits de leur labeur. Ne dit-on pas que la statistique est la science du mensonge, mais c'est quelque part éthiquement correct...

Soumis par Anonymous le
il est évident que la BM est la 1ère à bénéficier largement de cette ouverture quant aux données statistiques des pays du MENA ;cependant , ces données continueront toujours à être manipulées dans le sens de la propagande "vitale" pour ces pays quelque soit leur niveau de tolérance ; "la statistique révèle tout mais cache l'essentiel"; globalement c'est une avancée qui ne justifie pas une aussi grande crainte ; l'expérience finira par tranquilliser les responsables "craintifs" dans la mesure où le débat des idées leur profitera à eux les premiers.

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