Syndicate content

Après les Réunions de printemps, l’éducation s’engage sur la voie d’une pratique mondiale

Simon Thacker's picture
Cette page en : English | العربية
adult literacy program for young Moroccan womenC’est aujourd’hui le premier cours d’un programme d’alphabétisation pour adultes destiné à de jeunes Marocaines. Ghita s’avance, prend une craie et trace une ligne au tableau : c’est la lettre aleph, la première de l’alphabet arabe, l’une des plus simples à reconnaître et à écrire puisqu’elle se résume à un trait vertical.

Ghita s’attarde sur le signe, puis se tourne timidement vers les autres élèves. L’enseignante regarde son travail, mais préfère s’en remettre à l’avis de ses camarades. Ghita hésite, s’aperçoit qu’elle a commis une faute, hoche la tête et corrige. De nature réservée, Ghita laisse pourtant éclater sa joie : la nouvelle lettre qu’elle a tracée, une ligne de 1,5 cm, représente pour elle une grande avancée. À 27 ans, elle vient de commencer son apprentissage de l’écriture.

Cette année, l’un des thèmes des Réunions de printemps, Global Challenges and Global Solutions, renvoie certes au mandat crucial de la Banque mondiale, celui de répondre aux enjeux du développement mondial, mais il a aussi une autre connotation : on peut en effet y avoir une allusion à la nouvelle approche adoptée par la Banque mondiale, à savoir celle des « pratiques mondiales ».

L’approche privilégiée par la Banque mondiale dans chacune de ces pratiques devrait l’aider à aborder les défis mondiaux de manière unifiée et ciblée, afin de trouver les bonnes solutions à l’échelle de la planète pour quelques-uns des dix-neuf nouveaux domaines et pratiques (changement climatique, eau, agriculture, gouvernance, santé, nutrition, population…) retenus pour la recherche de solutions transversales.

L’éducation fait partie de ces groupes. À raison, d’ailleurs : les difficultés rencontrées dans ce secteur, qui ont trait aux questions d’accès, d’équité, de qualité, de pertinence, de gouvernance et de dépenses, sont des défis mondiaux auxquels il faut répondre par une pratique mondiale. Cependant, même si l’éducation est de fait reconnue comme un bien public universel, les difficultés inhérentes à ce secteur ne peuvent être isolées de leur contexte local particulier. C’est là qu’apparaissent certaines tensions.

On pourrait sans doute en dire de même d’autres pratiques. En tout état de cause, la vertu d’une telle restructuration tient précisément à cela : ces regroupements devraient lever un bon nombre d’obstacles inhérents à la Banque mondiale (ces « silos » que nous déplorons si souvent). Dorénavant, un expert qui travaille sur l’alphabétisation des adultes au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, par exemple, pourra aisément partager son expertise avec des collègues qui travaillent sur la même question dans d’autres régions du monde, ce qui n’était pas si aisé dans le passé.
La récente stratégie de la Banque mondiale pour l’éducation à l’horizon 2020 a pour titre « Des apprentissages pour tous ». Elle présente des orientations claires et, comme son titre l’indique, elle met l’accent sur la promotion d’opportunités d’apprentissage pour tous, ce qui concerne à la fois l’éducation formelle et informelle — comme dans le cas de Ghita et de ses camarades — ainsi que les secteurs public et privé.

Pour que les élèves apprennent, l’enseignant doit être efficace. Si ce constat semble relever de l’évidence, l’enseignement, c'est-à-dire ce qui se passe dans la classe, n’est souvent pas la première des priorités stratégiques, et ce, pour de multiples raisons. En premier lieu, les difficultés, plus ou importantes selon les circonstances, sont si multiples que les enseignants et la formation des enseignants ne semblent recouvrir qu’un aspect d’une équation beaucoup plus large, qu’il s’agisse des problèmes d’infrastructures, de programmes, de normes, d’incitations, de responsabilisation ou encore de budgets…

Cependant, les « bases de l’enseignement », c'est-à-dire l’interaction fondamentale entre enseignant, élève et contenu qui constitue la base de tout apprentissage, constituent le premier aspect auquel les responsables politiques devraient songer pour améliorer les acquis des élèves. Des études indiquent clairement que, parmi tous les aspects de l’école, il s’agit de l’élément le plus déterminant pour la progression d’un enfant. Richard Elmore, qui exerce à la Harvard’s Graduate School of Education, défend l’idée que ce qui se joue au moment de cette interaction est si fondamental que la politique éducative devrait être en fait pensée à rebours et conçue de telle manière que les tous autres aspects servent à étayer ce moment.

Jusqu’ici, l’avantage comparatif de la Banque mondiale ne résidait pas dans la salle de classe — même si l’on peut véritablement dire d’Helen Abadzi qu’elle a été exclusivement motivée par « l’apprentissage ». Cependant, si la Banque mondiale doit devenir une « banque de solutions », le défi qui attend le secteur de l’éducation sera de trouver un équilibre entre les nouvelles perspectives qu’offrira la pratique mondiale et les spécificités locales et contextuelles de l’apprentissage. Ces deux aspects ne sont pas incompatibles : la Banque est un acteur mondial qui peut s’appuyer sur des avantages comparatifs, en termes de ressources matérielles et techniques, tout en affinant, en termes de stratégie, ce qui est nécessaire pour améliorer les acquis des élèves jusqu’au cœur de la pratique de l’enseignement.

Autrement dit, le futur de l’éducation comme « pratique mondiale » se résume à une question : comment se focaliser sur cet instant crucial, celui où Ghita écrit sa première lettre au tableau.

Envie de réagir ? Envoyez-nous vos questions et commentaires