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Tunisie : la fenêtre d’opportunité reste ouverte… pour l’instant

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Jeudi dernier, autour d’un dîner, mon ami Youssef me faisait part de sa déception devant la tournure des événements dans son pays. Après la révolution, ce jeune homme qui a fait ses études à la Sorbonne, a abandonné son confortable travail de consultant en gestion pour s’engager, bénévolement, aux côtés du nouveau gouvernement. Comme lui, beaucoup de Tunisiens sont désabusés. Je me suis efforcé de le réconforter, en lui montrant qu’en fait, le moment était venu de redoubler d’efforts.

World Bank | Arne HoelJe ne sais pas si je l’ai convaincu mais, en tout cas, ce n’était pas des paroles en l’air. Par expérience, nous savons qu’après une transition démocratique, les pays disposent d’un créneau de deux à trois ans pour introduire des changements. Il ne s’agit pas seulement d’installer un nouveau régime : il faut s’attaquer aux problèmes sous-jacents qui ont accouché de ce mouvement démocratique. Si vous ratez le coche, vous risquez de sacrifier une génération de plus. La Tunisie en est à sa deuxième année de transition. Dans quelle mesure a-t-elle su saisir sa chance ?

Une tâche immense attendait le gouvernement technocratique par intérim mis en place peu après l’éviction du président Ben Ali : sortir le pays d’un choc économique grave. Du jour au lendemain, ou presque, l’activité s’est effondrée dans le secteur du tourisme et des mines, tandis que les investissements privés ont dégringolé, mettant à mal un secteur financier fragile. Toute transition spectaculaire engendrant des attentes fortes, les citoyens souhaitaient des résultats immédiats : ils voulaient des responsables qui le soient effectivement et ils voulaient des emplois solides. Or rien de tout cela ne peut se concrétiser immédiatement.

Au lendemain de la révolution, la Banque mondiale s’est mobilisée avec les autres partenaires au développement de la Tunisie pour constituer une enveloppe financière commune de 1,3 milliard de dollars (soit environ 3 % du PIB tunisien). Le tour de table était bouclé dès juin 2011 ce qui, permettez-moi de le souligner, est une performance exceptionnelle. Cette aide a permis de préserver la stabilité macroéconomique du pays, de restaurer la paix sociale et de relancer la croissance.

Les premières élections démocratiques se sont déroulées en octobre 2011, le projet de nouvelle Constitution est en cours de rédaction et, après une contraction de 2 % en 2011, la croissance a redémarré. Le PIB devrait frôler les 3 % en 2012, pour s’établir entre 3 et 4 % en 2013. Ce sont là de très bonnes nouvelles.

Parallèlement à son aide financière, la Banque mondiale a soutenu l’adoption d’un train de réformes de gouvernance emblématiques, afin de donner au pays tous les atouts pour s’engager sur sa nouvelle trajectoire et de satisfaire les aspirations nées de la révolution : redevabilité, participation citoyenne et débouchés économiques. Si l’on observe déjà quelques résultats concrets, la plupart de ces réformes sont en cours. Aussi louable soit-il, l’engagement en faveur de la redevabilité ne peut se concrétiser sans que les mécanismes et les structures qui y concourront soient mis en place. Là encore, cela prend du temps.

Grâce à un assouplissement des lois drastiques de l’ère Ben Ali sur la liberté d’association, la Tunisie a vu fleurir de multiples groupes, organisations non gouvernementales (ONG) et groupes de réflexion notamment, qui se réunissent ouvertement et librement et participent à la vie publique, suscitant parfois de vifs débats. Tout le pays semble être pris de passion pour les politiques économiques et sociales. En mars 2012, pratiquement 1 700 nouvelles ONG avaient vu le jour.

Le régime de Ben Ali avait le goût du secret, empêchant les citoyens d’exiger des comptes. Aujourd’hui, les journalistes tout comme la société civile accèdent mieux aux informations qu’ils recherchent, même si tout est loin d’être parfait.Un texte promulguant le droit à l’information a été voté en juin 2011, qui prévoit sans ambiguïté l’accès aux données économiques et sociales. Aujourd’hui, le ministère des Finances publie un rapport trimestriel sur l’exécution du budget.Il s’est aussi doté d’un portail Web interactif où les citoyens peuvent concevoir leurs propres tableaux et graphiques à partir des données financières publiques. Les exemples positifs ne manquent pas et lorsqu’un problème surgit — comme avec les séries de données de l’Institut de la statistique — la Banque mondiale participe à la recherche de solutions.

Soucieux de promouvoir la participation citoyenne, le gouvernement a testé des instruments de responsabilité sociale qui permettent aux usagers des services publics de se prononcer sur la gestion des prestations et de les évaluer. Près de 9 000 Tunisiens ont participé à la première enquête citoyenne nationale portant sur plus de dix services publics entre avril et mai 2012. Les résultats ont été publiés (http://www.consultations-publiques.tn)et une deuxième enquête a été réalisée en juin, sur les services et les allocations de la Caisse nationale d’assurance maladie.Les organisations de la société civile ont aussi organisé des enquêtes citoyennes locales dans quatre régions, en partenariat avec des maires et des gouverneurs, sur les services de l’emploi, la protection sociale, la santé et l’éducation. Une courte enquête annuelle auprès des ménages dans différentes régions est à l’étude. Une fois encore, ce sont de bonnes nouvelles mais, pour passer à l’échelle supérieure, il va falloir redoubler d’efforts et rompre avec le passé toujours prégnant de dissimulation des informations et d’exclusion.

Sur le front économique, le gouvernement s’est attaqué à l’hydre bureaucratique et taille dans les « formalités » (règles, permis, etc.), véritables invitations à la corruption. En collaboration avec le secteur privé, le gouvernement a réalisé un examen systématique des procédures et des formalités au niveau de l’administration fiscale et des douanes.

Que laissent augurer toutes ces mesures pour l’avenir de la Tunisie ? La situation socio-économique s’est stabilisée mais, de par sa proximité géographique avec l’Europe, le pays n’est pas à l’abri des turbulences de la zone euro. De plus, des réformes structurelles vitales (et douloureuses) restent encore à mener pour accélérer la croissance et créer des emplois de qualité. La semaine dernière, de nouvelles échauffourées violentes ont éclaté dans la province de Siliana, signes de la frustration légitime des Tunisiens devant l’absence d’emplois et de débouchés qui leur permettraient de gagner décemment leur vie. Politiquement, les divisions persistent et des inquiétudes se font jour quant au respect des libertés individuelles, aux droits des femmes et à la montée des minorités extrémistes violentes. Les défis restent impressionnants.

Mais, globalement et malgré les tensions et les risques, bien réels, la Tunisie a progressé à pas de géant depuis janvier 2011. Une étude récente de la Banque mondiale révèle qu’environ 40 % des transitions démocratiques échouent.Pour l’instant, la Tunisie fait partie des 60 % de réussite. D’ailleurs, la même étude montre que ce pays est l’un des mieux armés pour une transition en douceur durable. La prochaine fois que je rencontre mon ami Youssef, j’insisterai sur ce point : la fenêtre d’opportunitéest toujours ouverte et les Tunisiens doivent agir ensemble pour ne pas gâcher leurs chances.

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