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Le verdissement du secteur énergétique au Moyen-Orient et en Afrique du Nord

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 Robert Robelus l World Bank
Panneaux solaires à Ouarzazate au Maroc
Photo:  Robert Robelus l Banque mondiale
Dans les discussions que j’ai avec mes collègues qui travaillent sur le changement climatique, une question revient souvent : comment le secteur de l’énergie au Moyen-Orient s’adaptera-t-il à un monde soumis à la contrainte carbone ? En mai 2015, ma messagerie s’est retrouvée inondée d’articles reprenant les propos du ministre saoudien du Pétrole et des Ressources minières : selon M. Ali al-Naimi, l’Arabie saoudite aspire à devenir un acteur mondial dans le solaire et l’éolien, et pourrait, dans les prochaines années, se mettre à exporter des énergies renouvelables en lieu et place des hydrocarbures.
 
Tout le monde sait que les ressources énergétiques de la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA) occupent une place de premier plan dans son développement socio-économique. Les hydrocarbures sont le premier poste d’exportation de la région, et sa principale source de devises. Par ailleurs, la région MENA est le seul territoire offrant un pétrole bon marché en abondance (son sous-sol recèle 48 % des réserves mondiales) et du gaz naturel en quantité (41 % des gisements du monde, pour la majorité situés en Iran, au Qatar et en Arabie saoudite). Ici comme ailleurs, la croissance économique régionale dépend de la disponibilité d’une énergie accessible et abordable, sachant que la demande en énergie primaire est appelée à y croître à un rythme de 2,8 % par an ces deux prochaines décennies, au même titre que celle des autres économies émergentes.
 
D’après l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la demande énergétique mondiale devrait augmenter au bas mot de 37 % d’ici 2040. Cette estimation suppose que l’expansion annuelle de la demande mondiale ralentisse de moitié à l’avenir, en raison d’une mutation structurelle de l’économie mondiale au profit des services et des industries légères. L’AIE prévoit que la part de l’Asie dans l’accroissement de la demande mondiale d’énergie atteindra 60 %, stimulée par le dynamisme robuste des économies en développement. En 2040, le monde sera en outre davantage tributaire du pétrole moyen-oriental, qui couvrira les deux tiers de la consommation asiatique. Enfin, la demande de gaz naturel, tirée en grande partie par le secteur de l’électricité et l’industrie, bondira de 50 % à l’horizon 2040, soit la plus forte hausse parmi les combustibles fossiles.
 
Alors que les scientifiques en appellent à une décarbonation profonde des systèmes énergétiques afin de limiter la hausse des températures à 2 degrés Celsius par rapport aux normales historiques, la communauté internationale se réunira à Paris au mois de décembre prochain dans le but de trouver un accord pour parer aux effets délétères du changement climatique dans le monde. Or le scénario mentionné précédemment, qui tient compte des engagements déjà pris par la communauté internationale pour réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES), notamment sur le plan de l’efficacité énergétique, entraînerait une hausse des températures de 3,6 degrés. Tout l’enjeu de la conférence de Paris est de pouvoir convenir d’une stratégie qui mêlerait à la fois les incitations et les innovations nécessaires pour changer la proportion relative de pétrole, de charbon, de gaz et de technologies sobres en carbone en vue de satisfaire la demande énergétique mondiale. Étant donné que le secteur de l’énergie représente deux tiers des émissions de GES, le succès de la lutte planétaire contre le changement climatique dépendra de notre capacité à encourager le développement d’une énergie plus propre.
 
Les pays de la région MENA évoluent actuellement vers une croissance plus verte, mus essentiellement par des objectifs nationaux. Ceux dont les économies reposent sur les importations de combustibles fossiles avaient déjà cherché à diversifier leur bouquet énergétique dans l’intention de réduire les effets défavorables de chocs pétroliers potentiels. En 2009, le Maroc a manifesté sa volonté de consacrer 13 milliards de dollars à son réseau électrique pour qu’il soit approvisionné à hauteur de 42 % par des énergies renouvelables d’ici à 2020, une décision qui a été suivie d’investissements dans le solaire, l’éolien et l’hydroélectricité. La Jordanie, dont la part d’électricité produite à partir de gaz naturel est de 10 %, veut la porter à 70 % en recourant à l’importation de GNL, ce qui supplanterait le pétrole et le diesel, plus onéreux et plus émetteurs de carbone (le gaz naturel demeure l’énergie fossile la plus propre : lorsqu’il est utilisé à des fins de production d’électricité, les émissions de carbone produites sont deux fois moindres que le charbon à son point de combustion). Les Émirats arabes unis se sont quant à eux donné comme objectif d’accroître de 5 % leur croissance non pétrolière chaque année, dans le cadre de leur « Vision 2021 » et de leurs efforts visant à diversifier leur économie.
 
Cela dit, beaucoup reste à faire. De 2000 à 2012, l’intensité énergétique des pays à revenu intermédiaire de la tranche inférieure a globalement reculé de 2,5 % par an, tandis qu’elle augmentait pour ceux de la région MENA. Étant donné le coût de substitution, le Moyen-Orient devrait éliminer la part de pétrole utilisée dans la production d’électricité, alors qu’elle s’élevait à 36 % en 2012. Le pétrole devrait être réservé à des secteurs pour lesquels les solutions de remplacement sont encore trop onéreuses, comme les transports. Si le gaz demeure le principal combustible pour la production d’électricité, cette ressource précieuse est dilapidée par l’usage du torchage (parmi les douze principaux pays qui ont recours à cette pratique, cinq sont dans la région MENA). Un pays comme l’Iraq pourrait développer davantage ses ressources gazières pour répondre à la demande intérieure croissante et remédier aux coupures d’électricité. Alors que la part des énergies renouvelables autres que l’hydroélectricité reste négligeable (moins de 3 % de l’approvisionnement mondial en énergie), les pays de la région MENA peuvent accroître leurs investissements dans ce secteur afin de diversifier les sources d’énergie, notamment par le biais du solaire, pour lequel la région possède des taux de rayonnement énergétique parmi les plus élevés du monde. D’après une étude de la Banque mondiale, il serait en outre possible d’améliorer l’efficacité énergétique de 20 % dans la région en utilisant les technologies existantes.
 
L’adoption de tarifs en adéquation avec le coût des services énergétiques stimulera les investissements dans les énergies alternatives et plus propres et dans l’amélioration de l’efficacité énergétique. Alors que le prix du pétrole a chuté de moitié depuis le pic de juin 2014, les pays ont également tout intérêt à mettre en place des réformes tarifaires et sectorielles dont les effets seront de ce fait relativement atténués. Le Fonds monétaire international estime que la suppression des subventions à l’énergie diminuerait les émissions de GES de l’ordre 20 %.

Pour en revenir aux propos du ministre saoudien du Pétrole et des Ressources minérales, je retiendrais deux éléments de ses déclarations : premièrement, les pays de la région souhaitent conserver leur rôle de premier fournisseur d’énergie de la planète, et sont disposés à répondre à la demande d’énergie plus propre, et, deuxièmement, la région, riche en énergie solaire, est intéressée par le développement de cette ressource pour satisfaire un nouveau marché d’exportation.

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