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L’impact des entreprises syriennes en Turquie

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Ce billet a fait l’objet d’une première publication dans Future Development.

Istanbul, Turkey - Creatista l Shutterstock.comEn Turquie, comme dans d’autres pays, les réfugiés ne sont souvent perçus que comme un fardeau : ils prennent le travail des nationaux, mettent à mal les ressources publiques et font redouter une montée de la criminalité et du terrorisme. Certes, les coûts et les risques assumés par les pays d’accueil sont considérables, mais ce tableau est incomplet : les réfugiés peuvent aussi contribuer à l’économie de ces pays, par leur esprit d’entreprise, leurs compétences et les nouveaux marchés qu’ils représentent. Autant d’aspects bénéfiques qui seraient voués à croître si les pays d’accueil facilitaient les conditions d’activité des réfugiés et assuraient un minimum de protection à ceux qui travaillent illégalement.
 
D’après le Centre d’études sur les réfugiés de l’université d’Oxford (a), les deux millions et demi de réfugiés syriens sur le territoire turc n’ont pas rencontré le même degré d’hostilité qu’en Jordanie et au Liban. Ce contraste n’a rien d’étonnant au regard du poids de la démographie (77 millions d’habitants) et de l’économie turques. Avec plus d’un million de réfugiés syriens sur leur sol, la Jordanie et le Liban ont à supporter un fardeau beaucoup plus lourd, sachant que cet afflux correspond à 20 % et 25 % de leur population respective.

Mais un autre facteur peut également expliquer que les tensions sont moindres en Turquie : son environnement plus propice à l’entreprise. Si elles sont rares dans une économie qui enregistre plus de 50 000 nouvelles créations d’entreprises chaque année, les entreprises syriennes représentent à présent plus du quart du total des nouvelles entreprises étrangères déclarées annuellement. D’après les derniers chiffres de l’Union turque des chambres de commerce et des bourses de marchandises (a), le nombre de nouvelles entreprises comptant un associé syrien (a) en Turquie a régulièrement progressé (30 en 2010 ; 81 en 2011 ; 165 en 2012 ; 489 en 2013 ; 1 257 en 2014 et 1 599 en 2015). Depuis janvier 2016, 227 nouvelles entreprises de ce type ont vu le jour.

Ces quatre dernières années, près de 4 000 entreprises syriennes officiellement déclarées et en règle avec l’administration fiscale ont été créées. Et à ces sociétés qui emploient des milliers de travailleurs, principalement turcs, s’ajoutent celles du secteur informel. Si les entreprises syriennes touchent de nombreux secteurs d’activité, elles ont tendance à se concentrer dans la restauration, la construction, le commerce, le textile, l’immobilier, les voyages, le transport et l’alimentation, employant une partie des 400 000 réfugiés syriens travaillant dans l’économie informelle. Selon l’université d’Hacettepe et l’Organisation internationale du travail (a), parmi ces travailleurs, beaucoup touchent moins que le salaire minimum et ne bénéficient d’aucune prestation sociale. En janvier 2016, le journal officiel turc a annoncé la délivrance de permis de travail aux réfugiés (a), avec toutefois un plafonnement à 10 % de la main-d’œuvre réfugiée au sein d’une même entreprise.
Le capital libéré des quelque 4 000 entreprises syriennes en Turquie s’est élevé à environ 220 millions de dollars en 2015, un chiffre qui n’inclut ni les entreprises informelles ni les fonds investis directement dans l’économie au travers d’opérations immobilières, de transactions commerciales menées par des sociétés-écrans, etc. D’après l’office syrien du commerce à Mersin, les Syriens ont injecté depuis 2011 pas moins de 10 milliards de dollars dans l’économie turque (a), ce qui a principalement bénéficié aux provinces du Sud. Ce montant peut paraître dérisoire au regard des 800 milliards de dollars que pèse l’économie turque, mais les retombées sur les provinces voisines de la Syrie et sur les entreprises syriennes dans des agglomérations plus grandes comme la « petite Syrie » d'Istanbul (a) sont substantielles.

D’après une étude datant d’octobre 2015 (a) et réalisée par la Fondation turque pour la recherche en économie (TEPAV) (a), la province d’Istanbul, qui compte une population syrienne d’un peu moins de 400 000 habitants, regroupe le plus grand nombre d’entreprises syriennes sur le sol turc ; cependant, en proportion, ce sont les provinces voisines de la Syrie qui profitent le plus de ces retombées économiques. À Hatay, les entreprises syriennes représentaient moins de 1 % des entreprises nouvellement créées en 2010, contre 10,4 % en 2014. À Kilis, aucune entreprise n’avait d’associé syrien en 2010, alors qu’elles étaient 34 % en 2014. À Mersin, ce chiffre était de 15,7 %. À Gaziantep, pôle économique du Sud-Est du pays, le nombre de nouvelles entreprises syriennes est passé de 3 en 2010 à 222 en 2014, soit près de 17 % du total des entreprises créées. En 2015, elles ont franchi la barre des 600, poussant la chambre du commerce de Gaziantep à former un bureau syrien pour veiller à ce que ces entreprises tirent pleinement parti des services à disposition (a).

La fondation TEPAV observe également que la concentration des entreprises à proximité de la frontière syrienne, tout comme le conflit en Syrie, ont profondément modifié les échanges avec la Syrie, alors qu’ils viennent tout juste de retrouver leur niveau de 2010, à près de deux milliards de dollars (a). Cependant, la composition des échanges et leur provenance ont changé, passant de biens d’équipements et de biens durables à des produits de base (denrées alimentaires, matériaux de construction et produits médicaux…). Dans le même temps, si le commerce avec la Syrie reculait de 80 % dans la province d’Istanbul, voire davantage dans d’autres provinces industrialisées de l’ouest du pays, les échanges avec la Syrie depuis les villes frontalières de Gaziantep, Mersin et Hatay, par exemple, dépassaient les seuils de 2010. Cela s’explique en grande partie par les liens qu’entretiennent les entreprises syriennes avec leurs homologues en Syrie. Par ailleurs, ces liens s’étendent souvent à d’autres marchés du Moyen-Orient. 

Dans un billet qui s’intéressait au vif essor des entreprises syriennes et à leur résilience, Guven Sak, directeur des programmes de la TEPAV, s’interrogeait : « À quel montant se monterait ces échanges si l’environnement des affaires était plus favorable aux entrepreneurs syriens ? », évoquant avec optimisme la concentration élevée de start-up étrangères aux États-Unis, qui représentent près de 40 % du total des nouvelles entreprises de la Silicon Valley.

Pour tous les pays accueillant des Syriens, comme l’Égypte (a), la Jordanie (a), le Liban et d’autres territoires (a), cette question a du sens. D’ailleurs, le soutien à apporter à ces pays dans le domaine de l’environnement des affaires, de même qu’aux entrepreneurs et travailleurs, constituait un volet important de la Conférence de Londres sur la Syrie du 4 février 2016 (a), qui a aussi porté sur l’appui à l’éducation des enfants syriens. C’est de toute évidence une stratégie où tout le monde sera gagnant. Les entrepreneurs syriens des pays voisins du Moyen-Orient peuvent réaliser des investissements lucratifs en employant des habitants des pays d’accueil et des réfugiés, ce qui préservera ces derniers des dangers de rallier l’Europe par bateau au péril de leur vie et de celle de leur famille.

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