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Intermédiation sur le marché du travail : le point de rencontre des travailleurs et des emplois

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Ce blog fait partie d’une série hebdomadaire dont nous espérons qu’elle donnera matière à réflexion sur les questions cruciales soulevées par le rapport phare consacré à l’emploi dans la région MENA, à paraître.

Photo: Arne Hoel/World BankAu fil de nos recherches, nous avons décelé un certain nombre d’explications aux difficultés que les chômeurs ont à trouver un emploi dans la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA). Certains soutiennent qu’il n’y a tout simplement pas d’emplois, quand d’autres affirment qu’ils n’ont pas les qualifications requises pour les emplois disponibles, et d’autres encore qu’ils n’ont pas accès aux moyens ou aux outils qui leur permettraient de trouver les emplois éventuels, cette situation relevant, dans le jargon des économistes, d’une « mauvaise intermédiation sur le marché du travail ».

Examinons d’un peu plus près chacune de ces explications pour savoir si elle cadre avec la réalité et quel est le champ d’action qui s’offre aux autorités pour y remédier.

Pas d’emplois. Certains se plaignent qu’il n’y a tout simplement pas d’emplois. C’est sans aucun doute le cas dans certains secteurs, mais ce ne peut être la seule explication aux fort taux de chômage dans la région. D’après une récente étude menée en Tunisie  (voir Banque mondiale, 2012, ci-dessous), l’Agence nationale pour l’emploi et le travail indépendant (ANETI) avait enregistré plus de 150 000 postes vacants dans le secteur privé, dont seulement 20 000 ont été pourvus. Ces chiffres ont de quoi surprendre quand on sait que le taux de chômage tunisien a frôlé les 19 % en 2011.

De mauvaises qualifications. Les entreprises de la région déplorent le manque de compétences de base parmi leurs nouvelles recrues (aussi bien au niveau technique que relationnel). Les employeurs interrogés signalent qu’à peine un tiers des nouveaux diplômés ont les aptitudes pour entrer dans le monde du travail, et plus de la moitié des employeurs ajoutent qu’ils doivent pallier ces lacunes en leur faisant suivre des formations, qui prennent beaucoup de temps et peuvent être coûteuses [1]

La figure 1 montre de quel ordre sont les principales difficultés que rencontrent les employeurs de la région vis-à-vis de leurs nouvelles recrues.

(Cliquer pour agrandir)

Parallèlement, les étudiants semblent d’accord avec les employeurs quant à l’inadéquation de leurs compétences : lorsqu’on les interroge à ce sujet, seulement un tiers d’entre eux s’estiment suffisamment préparés pour entrer dans le monde du travail. Il est intéressant de noter que plus d’un tiers seraient prêts à payer des études dans l’enseignement privé si cela pouvait leur assurer de meilleures perspectives d’emploi.

De mauvais emplois. L’une des explications que nous n’avons pas encore envisagées est que les emplois disponibles ne sont pas ceux que les personnes recherchent. C’est tout à fait possible, même si aucune donnée empirique ne permet de l’affirmer avec certitude pour le moment. En effet, il se pourrait bien que, étant plus instruits, les gens aspirent à une vie meilleure, excluant de facto certaines carrières. Ainsi, certains postes ne trouvent pas preneur car les demandeurs d’emploi ne s’en contentent pas.

Il se peut aussi que les jeunes et les personnes instruites préfèrent rester au chômage plutôt que d’accepter un emploi dans le secteur privé, dans l’attente d’un emploi dans la fonction publique, qui est souvent mieux rémunéré, plus sûr en termes d’avantages et plus prestigieux.

L’inefficacité voire l’inexistence d’outils pour les demandeurs d’emploi. La dernière explication que nous devons examiner est la possibilité que les gens ne trouvent pas d’emplois parce qu’ils ne savent pas comment ni les trouver.

Certains demandeurs d’emploi de la région MENA déplorent que les voies auxquelles ils ont accès pour leurs recherches soient restreintes, ou même fermées. C’est ce que nous avons appelé plus haut une « mauvaise intermédiation sur le marché du travail ». Cette expression renvoie aux mécanismes ou institutions qui mettent en relation les demandeurs d’emploi et les employeurs, cherchant à faire correspondre l’offre et la demande.

Sans une bonne intermédiation, la concordance entre les compétences et les emplois sera faible. Une piètre intermédiation peut avoir un certain nombre de conséquences, notamment le chômage et/ou l’oisiveté, la pénurie de compétences en même temps qu’un encombrement, la fuite des cerveaux et in fine un ralentissement de la croissance. Avec une bonne intermédiation, on peut en revanche constater une plus grande productivité de la main-d’œuvre, de meilleurs résultats d’emploi, parallèlement à une réduction de la pauvreté et, en principe, une accélération de la croissance.

Durant les nombreuses consultations menées en Tunisie, une histoire intéressante a été relatée, qui illustre bien le problème. Il s’avère que le personnel de l’ANETI ne « code » pas correctement le niveau d’instruction (diplômes) des chômeurs inscrits auprès de cette agence. Les employeurs sont ainsi privés du principal instrument à leur disposition pour juger du caractère approprié des qualifications d’une recrue potentielle. Cette incapacité à faire correspondre qualifications et emplois disponibles peut conduire les employeurs à embaucher la mauvaise personne, d’où un fort taux de rotation des effectifs.

Dans le rapport phare sur l’emploi dans la région MENA qui sera publié prochainement, l’amélioration de l’intermédiation est proposée comme l’un des moyens qui permettrait de mettre en correspondance avec une plus grande efficience les emplois et les compétences. Un autre moyen serait, à travers des politiques d’intervention directe sur le marché du travail, de dispenser une nouvelle formation aux demandeurs d’emploi afin de les doter de compétences qui sont davantage demandées, de façon à leur donner une deuxième chance.

Si les services d’intermédiation privés ou financés par l’État étaient mieux ciblés et plus efficaces, le processus de recherche d’emploi en serait amélioré et, dans le même temps, ces services pourraient mieux mettre en regard l’offre et la demande de travail. Certains pays peuvent avoir besoin d’adopter une législation qui donne aux services d’intermédiation privés les moyens nécessaires et les régule. Afin d’améliorer les performances de ces services, ils devront adopter des systèmes qui mesurent et suivent leur efficacité (avec, par exemple, le suivi du taux d’insertion des demandeurs d’emploi et des mécanismes de retour d’information pour les bénéficiaires et le secteur privé).

La plupart des pays de la région MENA auront besoin de programmes d’intervention destinés aux jeunes qui ne parviennent pas à s’insérer dans le monde du travail à la fin de leurs études, ainsi qu’aux travailleurs les plus difficiles à placer ou qui ont le plus besoin d’améliorer leurs compétences. Actuellement, ces politiques s’intéressent presque exclusivement aux zones urbaines et aux chômeurs citadins (dont certains peuvent se permettre d’être au chômage). Elles devront étendre leurs services aux zones rurales et aux travailleurs informels.

Il n’existe pas de remède unique au chômage. Plusieurs facteurs entrent en ligne de compte, dont la croissance économique et la bonne gouvernance. Mais, quoi qu’il en soit, il faut aussi une intermédiation efficace sur le marché du travail, qui mette les personnes en mesure de trouver les emplois disponibles et fasse en sorte qu’elles aient bien les compétences requises pour ces emplois.


[1]Voir e4e, Education for Employment: Realizing Arab Youth Potential. (IFC, Washington, 2010).

Cet article appartient à une série de billets hebdomadaires qui visent à alimenter votre réflexion sur les questions essentielles soulevées dans notre rapport phare sur l’emploi dans la région Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA). Dans la perspective des prochaines Assemblées annuelles de la Banque mondiale qui se tiendront en octobre, le fil rouge et l’ambition de ces billets sont de nourrir une discussion qui réponde à la question « Que souhaiteriez-vous dire à votre ministre des Finances ? ».

Les points clés du rapport et le bilan d'un chat en ligne sur l’emploi seront présentés aux décideurs politiques de la région MENA. Nous voulons savoir ce que VOUS pensez : à quelles entraves la population se heurte-t-elle ? Que faire pour créer des emplois en plus grand nombre et de meilleure qualité dans la région MENA ? Vous avez fait partagé votre opinion durant le chat en ligne sur l'emploi, le 17 septembre en anglais et en arabe et le 26 septembre en français. Revivez la discussion.

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