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Populations déplacées : les pays de la région MENA peuvent-ils enrayer la dépréciation du capital humain ?

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Cet article a été initialement publié dans Forced Migration Review

Les pays de la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA) vivent un paradoxe : ils disposent d’un vivier de main-d’œuvre hautement qualifiée mais connaissent un chômage massif des jeunes. Quelle que soit la cause de cette contradiction — mauvaise coordination des politiques économiques et éducatives, inadéquation des compétences, faiblesse de la productivité du travail ou encore atonie de la demande faute d’avoir un secteur privé suffisamment dynamique — le chômage de longue durée et la dépréciation des compétences qui en résulte provoquent une dégradation hors de proportion du capital humain dans la région. Ces pays perdent du terrain dans les classements relatifs à l’amélioration de la formation du capital humain, comme en atteste l’indice établi par le Forum économique mondial : en 2017, ils figuraient dans les derniers rangs, à peine mieux placés que l’Asie du Sud et l’Afrique subsaharienne (a).

Cette dépréciation du capital humain est encore aggravée par les conflits, les violences et les guerres civiles prolongés qui frappent la région. Le stock de capital humain s’amenuise à cause des morts et des blessés tandis que les déplacements d’enfants et de jeunes adultes instruits à l’intérieur d’un pays en conflit ou à l’étranger perturbent l’accumulation du capital humain. La guerre en Syrie illustre cette réalité cruelle avec, selon l’UNESCO, plus de 13,1 millions de déplacés dont environ 6,1 millions à l’intérieur du territoire. Un tiers des Syriens ayant fui dans un pays voisin sont âgés de cinq à 17 ans. Les personnes déplacées perdent leurs moyens de subsistance, ne peuvent plus suivre une scolarité normale et n’ont que peu ou pas accès à des aliments nourrissants et des soins de santé de qualité — autant de facteurs qui peuvent avoir des conséquences délétères durables sur la formation individuelle du capital humain, pour les raisons suivantes :
  • Une mauvaise alimentation réduit la productivité, augmente la morbidité et perpétue la pauvreté. À cause des conditions de vie (abris surpeuplés et manque d’aliments nourrissants, d’eau potable et d’hygiène), les femmes, les personnes âgées et les enfants de moins de cinq ans en particulier sont plus sujets aux affections respiratoires et aux maladies contagieuses. Selon une étude récente menée en Jordanie, en Iraq et au Liban, alors que les taux de malnutrition aiguë sont relativement faibles parmi les réfugiés syriens (a), la prévalence des anémies chez les femmes et les enfants atteste d’un grave problème de santé publique.
 
  • La malnutrition a des effets à plus long terme sur le développement et, notamment, sur l’éducation. Une alimentation inadaptée est à l’origine de retards de croissance et de cachexie mais peut également entraîner toute une série de déficiences cognitives. Un développement cognitif insuffisant se traduit dans l’enfance par des années de scolarité manquées et, à l’âge adulte, par des années d’emploi perdues. Par ailleurs, de nombreux enfants déplacés n’ont plus accès à l’éducation. Or, un faible niveau d’instruction limite la productivité et les revenus et rend la rupture du cycle de la pauvreté encore plus difficile. Les dommages cognitifs chez les enfants privés d’éducation ou soumis à une éducation médiocre dans les zones en conflit ont des conséquences sur leur bien-être mais aussi sur leurs perspectives de gains à l’âge adulte.
 
  • Le manque d’emplois décents et la médiocrité des salaires des jeunes adultes éduqués favorise le travail des enfants et les mariages précoces, les familles ayant du mal à s’en sortir. Plus les déplacés connaissent un chômage de longue durée, plus leurs chances de trouver un emploi s’amenuisent, car ils perdent leurs compétences et finissent, quand de tels dispositifs existent, par dépendre de l’aide économique et sociale de l’État. Ils se retrouvent piégés dans un cercle vicieux.
Un mauvais état de santé, de piètres résultats éducatifs et de longues périodes de chômage concourent à la dépréciation du capital humain. Or, cette situation est extrêmement coûteuse sur le plan économique et social pour le pays d’accueil comme pour la communauté internationale. En effet, elle entraîne un déficit de connaissances et de compétences indispensables à l’amélioration de la productivité du travail, ce qui nuit à la croissance économique et au développement à long terme, fragilisant la paix, la stabilité et la reconstruction.

S’ils veulent contrecarrer cette érosion du capital humain, surtout parmi les populations déplacées, les pays de la région MENA doivent investir davantage dans les éléments constitutifs fondamentaux — l’alimentation, la santé et une éducation de qualité, notamment pour les enfants — et offrir des emplois décents aux jeunes adultes éduqués et aux femmes. Ces investissements se traduiront par une amélioration de la productivité du travail et de la croissance économique dans les pays hôtes mais également dans les pays voisins et le reste de la région. Ils installeront par ailleurs les conditions propices au retour des déplacés, posant ainsi les jalons du développement économique et d’une croissance inclusive dans les pays d’origine.

Vital pour le développement, le renforcement du capital humain a des avantages qui se perpétuent entre générations. Pour la communauté internationale et les pays d’accueil, le prix à payer d’un non-investissement dans le capital humain des personnes déplacées sera très lourd (a) et pénalisera aussi les générations à venir. Sans oublier les risques pour la stabilité, l’incapacité à satisfaire les aspirations pouvant être à l’origine de nouveaux conflits.

Commentaires

Soumis par Tchouba narcisse le

Pour quelles raisons et sous quelles conditions sociales les pays les moins avancés plus que d'autres sont predisposés à une dépréciation de leur capital humain ?

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