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La mortalité maternelle au Yémen : un fléau quotidien

Ebrahim Al-Harazi's picture
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Maternal deaths in YemenJe veux vous raconter ici l’histoire déchirante de Lilly (son mari préfère l’appeler ainsi). Originaire de la campagne, la jeune fille passait ses journées à aider ses parents, à la maison et aux champs. Elle avait dû faire une croix sur ses études, tant les obstacles étaient nombreux. D’abord, sa famille, pauvre, n’avait guère les moyens de payer sa scolarité. Et puis, dans les zones rurales du Yémen, les normes sociales entravent généralement la mobilité des femmes. Mais tout cela n’empêchait pas Lilly de rêver à une vie meilleure.

Un jour, bien loin de ses rêves de jeune fille, un homme l’a demandée en mariage. Il avait le même âge que son père. Ses parents, qui devaient nourrir quatre bouches, se sont dit que c’était l’occasion de se délester d’un peu de leur lourd fardeau. Ils ont convaincu leur fille d’épouser cet homme dans l’espoir d’un avenir plus souriant, même si son futur mari n’était pas fortuné.

Un an après son mariage, elle s’est retrouvée prisonnière d’une geôle plus grande encore que celle de son enfance. Dans cette nouvelle prison, il n’y avait même plus de place pour les rêves : en plus de son travail aux champs, épuisant, Lilly devait s’occuper des dix membres de sa famille élargie. Après avoir donné naissance à trois enfants, Lilly est tombée enceinte pour la quatrième fois, en six ans de mariage. Comme lors des précédentes grossesses, elle a continué à accomplir les tâches domestiques qui lui avaient été confiées jusque-là, sans jamais en être libérée. Ni son mari ni sa belle-famille ne se sont souciés de lui accorder un repos, pourtant indispensable, ignorant les séquelles liées à des accouchements multiples.

Au septième mois de grossesse, la douleur la paralysait tant qu’elle ne pouvait plus marcher. Son mari, n’étant pas en mesure de l’emmener à l’hôpital du fait de sa situation financière, s’est contenté d’appeler la sage-femme pour qu’elle examine son épouse. Lorsque la sage-femme lui a affirmé que Lilly ne souffrait d’aucune maladie grave et que les douleurs ressenties faisaient partie de la grossesse, son mari s’est senti rassuré. Un jour que Lilly était devenue livide de douleur, son mari l’a conduite au dispensaire le plus proche. Après un trajet de deux heures sur des routes en terre, elle fut admise au dispensaire, où on la renvoya à l’hôpital général. De la salle d’opération, les cris de Lilly résonnaient dans tout l’hôpital. Avant de s’affaiblir progressivement, puis de s’éteindre complètement. D’après le diagnostic de la doctoresse, qui prononça le décès de la maman et celui de son bébé, mort-né, Lilly souffrait d’un épuisement et d’une sous-alimentation chroniques et n’a pas pu supporter les complications de sa grossesse.

Lilly est morte dans sa prime jeunesse, laissant derrière elle trois orphelins. Son cas est venu alourdir de deux décès supplémentaires le bilan de la mortalité maternelle et infantile dans notre pays. Au Yémen, six femmes meurent chaque jour en couches ou de complications liées à la grossesse. D’après les statistiques nationales et les estimations des organisations internationales travaillant au Yémen, ce pays accuse la plus forte mortalité maternelle de la sous-région située à l’est de la Méditerranée. Les données actuelles montrent que 75 % des naissances ont lieu à domicile, ce qui explique en partie ce triste record. Par ailleurs, les accouchements effectués sous la supervision de professionnels de la santé expérimentés ne dépassent pas les 36 %. Ce qui signifie que 64 % des femmes donnent naissance sans l’assistance d’un personnel compétent et dans des conditions défavorables, ce qui les expose à la mort.

À la lumière de ces chiffres et de l’histoire de Lilly, n’est-il pas grand temps de protéger la vie des mères de notre pays et d’empêcher qu’elles n’accouchent au péril de leur vie ? N’est-il pas grand temps de veiller à ce que le mariage des femmes et la maternité relèvent de leur droit et de leur choix et qu’ils ne soient plus l’expression d’une oppression meurtrière ?
 

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