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Mesurer la pauvreté dans la région Moyen-Orient et Afrique du Nord : données actualisées et difficultés

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Dans l’édition 2018 du Rapport sur la pauvreté et la prospérité partagée (a), qui fournit des estimations mondiales et régionales, la région Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA) se distingue pour deux raisons. D’une part, c’est la seule région où le taux d’extrême pauvreté a progressé entre 2011 et 2015 (figure 1), pour passer de 2,7 % à 5 %. Le nombre de personnes vivant avec moins de 1,90 dollar par jour a ainsi été multiplié par deux pour atteindre 18,6 millions d’habitants (figure 2). D’autre part, c’est la première fois que des estimations globales ont pu être établies pour cette région après plusieurs années marquées par un manque de données et des problèmes liés aux facteurs de conversion des parités de pouvoir d’achat en 2011 dans certains pays (a).

Comme on pouvait s’y attendre, cette hausse de l’extrême pauvreté dans la région MENA est essentiellement imputable à la Syrie et au Yémen, en raison des conflits qui sévissent dans ces deux pays. Selon le rapport, le taux d’extrême pauvreté en Syrie, auparavant proche de zéro, a grimpé à plus de 20 %, tandis qu’il a plus que doublé au Yémen pour atteindre 41 % en 2015 — ces chiffres sont cohérents avec les estimations précédentes établies pour la Syrie (a). Dans d’autres pays en développement de la région MENA, les taux d’extrême pauvreté sont en revanche restés très faibles, et ils ont même diminué dans certains cas.


 Difficultés d’estimation des taux de pauvreté dans la région MENA

Compte tenu du manque de données dans la région, produire des chiffres globaux actualisés sur la pauvreté n’est pas une tâche aisée. Pour déterminer les chiffres régionaux de 2015, nous avons donc suivi plusieurs grandes règles et appliqué des hypothèses qui rendent l’estimation simple et transparente.

Pour comparer le nombre de pauvres d’un pays à l’autre et calculer les agrégats régionaux, les estimations par pays doivent être « alignées » par rapport à une année de référence commune, en l’occurrence 2015. Habituellement, les années des enquêtes sont antérieures aux années de référence, et les chiffres sur la consommation ou le revenu des ménages issus de ces enquêtes sont ajustés en fonction des taux de croissance réels du produit intérieur brut (PIB) ou de la dépense de consommation finale des ménages (DCFM) par habitant. Pour plus de simplicité, nous supposons que les inégalités sont inchangées. Par conséquent, l’exactitude de ces chiffres dépend de l’ancienneté des données de base, de l’exactitude des estimations du PIB et de la DCFM par habitant, et de la corrélation entre croissance économique et consommation des ménages.
Dans la région MENA, la disponibilité et l’accès aux données les plus récentes des enquêtes sur les ménages sont particulièrement difficiles. Comme le montre la figure 3, la moitié des enquêtes disponibles dans la région ont été réalisées avant 2013.

Availability of and access to the most recent household survey data are particularly important issues in MENA. As can be seen from figure 3, half of the available surveys in MENA were conducted before 2013.



Le grand nombre d’enquêtes obsolètes peut tout simplement empêcher la production de résultats régionaux. Pour pouvoir présenter un taux de pauvreté régional, il faut que les enquêtes couvrent plus de 40 % de la population totale de la région et qu’elles aient été conduites dans les deux ans précédant ou suivant la période de référence. Aucune enquête réalisée avant 2013 ne peut donc être prise en compte pour les estimations de 2015. Le taux actuel de couverture des enquêtes dans la région MENA est d’environ 64 %, mais ce chiffre pourrait baisser si de nouvelles enquêtes ne sont pas intégrées dans la prochaine actualisation des chiffres de la pauvreté.

Mesurer la pauvreté dans la région MENA pose d’autres problèmes. Les enquêtes auprès des ménages ne sont en effet pas conçues pour inclure les non-résidents et, en général, elles couvrent mal les personnes déplacées, qui sont souvent parmi les plus vulnérables. Qui plus est, la pauvreté monétaire n’est pas une donnée très représentative dans des contextes de chocs violents ou perturbateurs : la prise en compte des dimensions non monétaires de la pauvreté serait mieux à même de fournir une image plus précise et significative du niveau de bien-être des ménages.

Pour suivre l’évolution de la pauvreté dans le monde, il est essentiel de pouvoir disposer d’estimations régionales précises. Dans la région MENA, cela passe par l’amélioration de la disponibilité et de l’accès aux données sur les ménages, ainsi que par la collecte de données sur les populations plus difficiles à atteindre. Ces travaux, qui permettront d’affiner les estimations de la pauvreté monétaire, ne suffiront pas. Compte tenu des difficultés de réalisation des enquêtes classiques sur les ménages et des privations multiples auxquelles sont confrontées les populations pendant un conflit, il est également indispensable de recourir à des méthodes d’enquête moins traditionnelles et de se pencher sur un éventail plus large de formes de dénuement.  
 

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