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Chaque goutte d’eau compte : faire plus avec moins au Moyen-Orient et en Afrique du Nord

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Interview
Ce billet est une transcription de l’interview accordée à la chaîne télévisée BBC World par Inger Andersen, vice-présidente de la Banque mondiale pour la Région Moyen-Orient et Afrique du Nord.

​L’eau est une ressource rare, il faut la préserver.

La région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA) n’a guère le choix. Elle reçoit seulement 2 % des précipitations annuelles dans le monde et possède 1,2 % des ressources hydriques renouvelables de la planète, ce qui fait de l’eau une ressource particulièrement rare et précieuse dans cette région. Les statistiques sont cruelles : le volume d’eau consommé aux États-Unis s’élève en moyenne à 2 800 mètres cubes par personne ; au Yémen, il est de 100 m3 par personne.

Fait aggravant, la croissance démographique et l’urbanisation rapides pèsent lourdement sur les ressources en eau. Si certains pays ont les moyens de se doter d’usines de dessalement, d’autres sont contraints de surexploiter des réserves d’eau non renouvelables et de multiplier les prélèvements d’eau dans les aquifères sans leur laisser le temps de se reconstituer.

Les habitants de la région ont dû, depuis des millénaires, s’adapter à la variabilité du climat et à la rareté de l’eau, mais ces phénomènes s’accélèrent et s’intensifient aujourd’hui. On constate ces dernières décennies une tendance à la baisse des précipitations, comme en témoigne les dernières saisons des pluies en Jordanie et au Liban : la plus récente, de fin 2013 à mars 2014, n’a représenté qu’un tiers de la moyenne des précipitations à long terme, et celle de l’hiver précédent, seulement 80 % environ. La région n’avait pas connu une pluviométrie aussi faible depuis 1970 au moins.
Une sécheresse prolongée sévit actuellement sur le Liban, la Palestine, la Jordanie, Israël, la Syrie et l’Iraq. Devant la répétition annuelle de ce phénomène, les pays de l’est de la Méditerranée éprouvent de grandes difficultés à s’adapter et à trouver les ajustements et la résistance nécessaires à cette nouvelle réalité.

Les sécheresses et les déplacements de population qui en découlent peuvent également avoir des répercussions géopolitiques plus vastes. Avant que la guerre civile n’éclate en Syrie, le pays avait pâti de la plus longue sécheresse jamais enregistrée depuis quarante ans. En 2010, au terme d’une sécheresse de trois ans, près d’un million et demi de Syriens avaient été contraints de quitter les régions les plus touchées au nord-est du pays et de s’installer dans le sud, à Deraa, pour y travailler comme journaliers. De nombreux observateurs font le lien entre les soulèvements survenus par la suite à Deraa et cette migration forcée, qui apparaît donc comme un facteur ayant contribué à la crise effroyable à laquelle nous assistons aujourd’hui.

Le pays, qui cumule guerre et sécheresse, pourrait voir sa production de blé chuter à moins d’un tiers des volumes produits avant la crise (3,5 millions de tonne). La précarité alimentaire en Syrie est vouée à empirer : près de 6,3 millions de Syriens, soit près d’un tiers de la population, sont dans une situation d’urgence alimentaire. À cette population, s’ajoutent les 2,5 millions de réfugiés syriens dans les pays voisins.

La sécheresse dans l’est de la Méditerranée a enfin cessé à la mi-mars de cette année. Auparavant, la région a connu une vague de pluies torrentielles, d’importantes inondations et de lourdes chutes de neige. Si les nappes phréatiques se sont enfin reconstituées, les dommages possibles causés aux cultures, sous l’effet d’inondations subites et de la chute brutale des températures, n’ont toujours pas été établis. Ce que nous savons, c’est que les réfugiés syriens dans leurs tentes de fortune ont été particulièrement touchés et que les dégâts sont considérables.
Selon certaines estimations, les événements climatiques extrêmes dont la région a été récemment le théâtre doivent être aujourd’hui considérés comme la nouvelle norme. L’Afrique du Nord s’attend à subir des hausses de température très élevées, de l’ordre de deux à trois degrés, qui s’accompagneront d’un volume de précipitations légèrement plus important. Dans le reste de la région, l’augmentation des températures sera moins marquée et les précipitations moindres. Dans l’ensemble, le climat dans la région MENA devrait être plus chaud et plus sec.

Les habitants de la région MENA sont parfaitement conscients de la gravité de la situation. Selon certains sondages d’opinion, 80 % de la population totale considèrent que le changement climatique est un problème grave. La nouvelle Constitution tunisienne mentionne spécifiquement la menace du changement climatique et la nécessité d’agir pour en atténuer les effets sur les citoyens et l’environnement.

L’exploitation judicieuse des ressources en eau doit s’accompagner d’une réflexion sur le choix des cultures. L’objectif, comme nous aimons à le répéter à la Banque mondiale, est de faire « plus avec moins ». Les questions clés sont les suivantes : quelles cultures sont susceptibles d’être optimisées ? Quelles sont celles à très forte valeur ? Lesquelles peuvent offrir le plus de performances, en matière de productivité et de nutrition ? Seuls des programmes de recherche et de développement poussés pourront nous le dire. Dans la région, les taux de rendements céréaliers s’établissent à 56 % de la moyenne mondiale et à 25 % des rendements européens. Des opportunités considérables existent donc pour accroître le niveau de production agricole, à partir d’une quantité de terre et d’eau identique.

Les peuples du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord possèdent une expérience riche de plusieurs millénaires dans la gestion, l’optimisation et la valorisation de terres où l’eau est rare. Sous l’effet du changement climatique, la situation est devenue plus pressante, mais des solutions et des perspectives d’avenir existent. La Banque mondiale est fière de travailler avec les pays de la région MENA afin de renforcer la résilience aux chocs climatiques et faire en sorte que chaque goutte d’eau compte.

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