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Un monde en mouvement: comment valoriser les compétences des migrants au-delà des apparences

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La récente tragédie survenue à Lampedusa en Italie met en évidence les risques encourus par les migrants. Pour bon nombre d’individus dans le monde, la possibilité d’émigrer constitue un des moyens les plus sûrs d’élargir leurs perspectives et d’améliorer leur vie. Le Programme de mobilité internationale de la main d’œuvre (a) à la Banque mondiale a pour but de repenser l'approche vis-à-vis de ce type de mobilité. Notre nouvelle série de billets consacrée aux migrations a pour objectif de reformuler les termes du débat en proposant des pistes de réflexion sur ce qui pourrait permettre de faire fructifier les nombreux bénéfices potentiels de la migration et d'une circulation sûre des populations. Nous vous invitons à participer à la discussion en nous faisant part de vos commentaires.

Un monde en mouvement: comment valoriser les compétences des migrants au-delà des apparences Dans un monde où « la migration est le développement », le fait de franchir une frontière devrait entraîner une amélioration immédiate du revenu, de la productivité et des perspectives de carrière des migrants. Or, à l’heure actuelle, les migrants moyennement qualifiés doivent rétrograder pour aller de l’avant : le passage d’un pays en développement à un pays développé dévalorise subitement leurs CV, leurs diplômes et leur expérience professionnelle. Pour récupérer leur valeur, ils sont contraints de reprendre des études et de redémarrer leur carrière à zéro. Mais des obstacles financiers ou systémiques les empêchent souvent de déployer tout leur potentiel, ce qui entraîne des pertes économiques pour le pays d’origine comme pour le pays d’accueil.
Soucieux de remédier à ce « gâchis des cerveaux », les décideurs ont conçu des programmes visant à rendre les compétences des migrants plus visibles sur les marchés du travail des pays d’accueil. En remettant des diplômes à leurs stagiaires, ces programmes aident les migrants à accéder aux emplois pour lesquels ils ont, de fait, les qualifications : tel mécanicien va pouvoir reprendre son activité au lieu de faire la plonge ou tel agent d’entretien sera à même d’exploiter ses talents latents pour le bâtiment. Si certains de ces programmes d’aide réussissent — pour le plus grand profit des intéressés et des pays d’accueil — ce n’est pas toujours le cas. Des compétences plus visibles n’empêchent pas forcément le gâchis, car les marchés internationaux du travail ont tendance à douter de ce qu’ils voient. Pour convaincre les employeurs de l’utilité des compétences des migrants, il faut faire en sorte que ces programmes augmentent la valeur des compétences.
Depuis un an, le programme sur la mobilité internationale de la main-d’œuvre initié dans la Région Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA) de la Banque mondiale et la Wagner School of Public Service de l’université de New York associent leurs efforts pour analyser en profondeur trois dispositifs de migration et de développement des compétences — le premier concerne les Philippines, le deuxième, une initiative de l’Australie (Australia-Pacific Technical College) et le troisième, le Mexique (Plazas Comunitarias). Cette analyse a montré comment ces trois dispositifs parviennent à éviter le gâchis des compétences des migrants en valorisant précisément ces compétences ; elle a aussi permis de tirer de ces expériences internationales des enseignements utiles pour d’éventuelles initiatives du même ordre dans la région MENA. Les travaux ont ensuite porté sur l’applicabilité de ces leçons à la région, en montrant comment le secteur de la santé en France aurait tout intérêt à accueillir des migrants moyennement qualifiés originaires de l’autre rive de la Méditerranée.
En bref, les grands enseignements de ce travail analytique :

  1. s’ils veulent valoriser les compétences des migrants, les programmes de formation doivent prouver aux employeurs des pays industrialisés visés que les diplômés ont les qualifications recherchées. Les programmes doivent aussi s’assurer que les textes encadrant la migration et l’emploi dans les pays d’accueil permettent aux migrants d’utiliser ces qualifications ;
  2. pour ce faire, les gestionnaires des programmes doivent cultiver des partenariats fonctionnels et symbiotiques entre employeurs des pays d’accueil et organisations de soutien aux migrants. À charge pour ces deux groupes d’identifier les compétences professionnelles et socioculturelles dont les migrants auront besoin pour s’insérer avec succès dans le marché du travail du pays d’accueil, de recruter les migrants ainsi formés et de faire remonter l’information sur l’efficacité du programme de développement des compétences ;
  3. grâce à ces partenariats, ces programmes doivent contribuer à harmoniser les cadres réglementaires qui régissent le développement des compétences, l’emploi et les migrations dans les pays d’origine et dans les pays d’accueil. En opérant un rapprochement des environnements institutionnels, ces programmes peuvent hisser les critères de formation, les normes professionnelles et les politiques migratoires des deux parties sur le plus haut dénominateur commun, qu’il y ait ou non ensuite migration ;
  4. l’alignement des politiques dans ces trois domaines exige un mode ouvert de conception des programmes, qui permette de solliciter régulièrement et automatiquement les contributions de tous les acteurs du marché du travail : associations professionnelles, employeurs, migrants et décideurs. Les gestionnaires du programme doivent tisser des relations stratégiques avec eux et les inciter à s’engager dans une adaptation permanente de l’offre de formation. Pour rester réactifs aux attentes du marché, les programmes doivent prévoir un mécanisme de remontée d’information ;
  5. étant donné le caractère éminemment politique de la question des migrations et du travail, l’existence éventuelle de pressions politiques fera partie des informations cruciales à faire remonter aux gestionnaires. Ceux-ci doivent accepter la possibilité d’une intervention du politique dans les objectifs et la conception d’un programme. Ils doivent aussi être prêts à défendre l’objectif de court terme qu’est le développement des compétences face à l’objectif de long terme — et plus conflictuel — de la migration professionnelle.

En faisant en sorte que migration ne rime pas avec dévalorisation des compétences, le programme sur la mobilité internationale de la main-d’œuvre mis en œuvre dans la Région MENA s’efforce de faciliter la coordination entre pays d’accueil et pays d’origine, dans l’objectif ultime de lutter contre le gâchis des cerveaux. Il commence à marquer des points dans une région où le taux d’émigration (5,5 %) est le double de la moyenne mondiale et où plus de 9 % des diplômés de l’enseignement supérieur sont partis s’installer à l’étranger.
Étant donné leur proximité avec les pays du Conseil de coopération du Golfe (GCC), dont certains sont très prisés des migrants, et la pénurie de main-d’œuvre chez leurs voisins européens, les pays de la région MENA — et leurs candidats à la migration — auraient tout à gagner de la création de compétences transférables et appréciées à leur juste valeur.
Dans le cadre de nos efforts pour atteindre cet objectif, nous publierons sur cette page web une version du rapport en question. Nous vous invitons à nous envoyer vos commentaires et suggestions. L’enjeu est de taille.

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