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Les multiples tragédies des Syriennes déplacées et pourquoi le G20 doit y prêter attention

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Photoman29 l ShutterstockSur les 60 millions de personnes déplacées dans le monde (19 millions de réfugiés et 41 millions de personnes déplacées à l’intérieur de leur pays), la moitié environ sont des femmes. Ce chiffre n’a pas de précédent historique et il est voué à croître. D’après António Guterres, haut-commissaire des Nations Unies pour les réfugiés, « nous assistons […] à un glissement non contrôlé vers un moment de notre histoire où l’ampleur des déplacements forcés dans le monde et des efforts nécessaires pour parer à ce phénomène est sans commune mesure avec ce que nous connaissions » (a).

Les femmes, déjà sujettes à de nombreuses inégalités, sont exposées à des risques considérablement plus importants en cas de déplacements de population : discriminations, harcèlement, et souvent violences sexuelles et sexistes. Les pays d’accueil et de transit doivent être avertis des dangers spécifiques qui menacent les femmes et tenter de fournir les services spécialisés nécessaires, notamment aux plus vulnérables : les mères non accompagnées et leurs enfants, les femmes chefs de famille, les femmes enceintes, handicapées ou âgées. Submergés par les arrivées massives de populations, de nombreux pays se retrouvent cependant désemparés, malgré les initiatives locales et internationales des agences humanitaires.

Avec plus de 4 millions de réfugiés et près de 8 millions de personnes déplacées à l’intérieur de son territoire, la Syrie enregistre à elle seule le plus grand nombre de déplacements forcés dans le monde. En octobre 2015, 124 000 nouveaux Syriens (a) ont dû quitter leur foyer à Alep et Idlib, sous l’offensive de l’armée syrienne, épaulée par la Russie et l’Iran. On estime aujourd’hui à 2,2 millions le nombre de réfugiés Syriens immatriculés, avec plus d’un million de réfugiés au Liban et 630 000 en Jordanie – en réalité, ces chiffres sont encore plus élevés. Parmi ces réfugiés, environ un quart sont des femmes et la moitié des enfants de moins de 17 ans. Le traumatisme lié à la situation de réfugié touche indistinctement les hommes comme les femmes, quelle que soit leur appartenance ethnique et religieuse. Cependant, sous bien des aspects, les femmes tendent à pâtir davantage, comme en témoignent certaines des difficultés exposées ci-dessous.

Au Liban, en Jordanie, en Égypte et en Iraq, 145 000 femmes pourvoient seules aux besoins de leur famille (soit un quart des familles réfugiées, auxquelles il faut ajouter les dizaines de milliers de familles en Turquie). En 2014, un rapport du Haut Commissariat aux réfugiés (HCR) (a) soulignait la vulnérabilité de ces foyers : « Pour ces femmes, l’exil s’est souvent traduit au quotidien par la nécessité de pourvoir seules aux besoins de leur famille, laissées à elles-mêmes pour les soins, isolées de leur communauté et des sources traditionnelles de soutien. Pour la plupart, ce fardeau est écrasant, et beaucoup sont totalement tributaires d’une aide extérieure ». Ces foyers ont tendance à être plus endettés, à disposer de moins de vivres et à avoir plus d’enfants contraints à travailler et exposés à un degré plus grand de violences sexuelles et autres.

Nous en sommes là, alors que l’hiver approche et que la situation des réfugiés syriens dans les pays voisins se dégrade devant l’épuisement des crédits pour l’aide humanitaire (a). Cette restriction de l’aide a touché des centaines de milliers de personnes au Liban et en Jordanie (a). Le Programme alimentaire mondial indique que 80 % des réfugiés syriens de Jordanie et plus de 50% au Liban vivent sous le seuil de pauvreté  (a) — l’insécurité alimentaire touche respectivement 85 et 79 % de ces réfugiés — et souligne que les ménages dirigés par des femmes sont beaucoup plus vulnérables (ce qui corrobore les observations du HCR).

La vulnérabilité des jeunes femmes et des filles déplacées a également conduit à une hausse considérable des mariages d’enfants. Effrayées par la perspective des violences sexuelles, de nombreuses familles marient précipitamment leurs filles pour les protéger, ou par inquiétude pour leur « honneur ». Pour beaucoup, le paiement d’une dot est impératif. Selon Isadora Quay (a), spécialiste de la situation des femmes dans les contextes d’urgence pour l’association CARE, « on assiste à une hausse spectaculaire des mariages d’enfants en Syrie et en Iraq […] et jusqu’en Égypte ». En 2014, les mariages d’enfants mineurs ont triplé parmi les réfugiés de Jordanie. Les femmes réfugiées en Turquie évoquent, parmi leurs plus graves difficultés, les pressions exercées sur elles pour se marier. Selon les Nations Unies (a), chez les familles syriennes des zones rurales, où le mariage avant 18 ans était courant, les filles à peine âgées de 13-14 ans (a) sont aujourd’hui poussées vers le mariage, et leurs prétendants sont souvent beaucoup plus âgés. L’âge légal pour se marier est de 16 ans minimum pour les filles en Syrie, mais il est de 18 ans en Turquie et en Jordanie (pour ce dernier pays, si des dérogations sont possibles, elles demeurent rares). On constate également que de nombreuses filles sont prises comme deuxième ou troisième épouse. En Turquie, pays qui interdit la polygamie et où cette pratique avait pratiquement disparu, ce phénomène réapparaît (a). De fait, beaucoup de ces unions maritales sont illégales, comme peuvent l’être les mariages « urfi » (régis par la coutume) en Jordanie et au Liban, dont les publications de mariage sont souvent lacunaires, ce qui prive les épouses de protection légale.

Les conséquences peuvent être désastreuses pour ces filles, plus exposées à des problèmes de santé (liés à la grossesse, à l’accouchement, au suivi du nouveau-né) et aux violences familiales, sans oublier les répercussions associées à la coupure avec leur famille, leur communauté et l’école à un jeune âge, et leur pendant psychologique — il existe une forte corrélation entre une déscolarisation précoce et une persistance durable dans la pauvreté (a).

Les flux massifs de population en Europe sont source de risques pour tous les réfugiés, mais surtout pour les jeunes filles et les femmes pour lesquelles un surcroît de protection, des services et un hébergement appropriés sont indispensables. Le fait de devoir cohabiter dans les centres d’hébergement ou de placement avec une population masculine importante est particulièrement problématique pour les femmes et les enfants. Les femmes et les enfants non accompagnés sont les plus exposés, victimes désignées de réseaux criminels organisés (a) qui se livrent au trafic d’êtres humains, à des fins de prostitution ou d’esclavage. Le nombre croissant d’enfants et de femmes séparés durant leur périple à travers l’Europe exacerbe le malheur de ces populations, comme l’attestent les témoignages reçus par le HCR sur les enfants qui se prostituent pour survivre.

Avec l’approche de l’hiver et les difficultés des pays européens à faire face au flux migratoire (a), il est essentiel qu’à l’occasion du G20, les chefs d’État soient particulièrement sensibles à la situation extrêmement critique des femmes réfugiées, en particulier alors que la Turquie en assure la présidence et qu’ils ont décidé, avec l’appui de l’UE, de sortir de leur traditionnel mandat économique. Attirer l’attention des pays d’accueil et de transit sur leur condition n’est pas aisé. Pour autant, il est impératif de leur offrir des moyens de subsistance, des solutions d’hébergement fiables, pour elles et leurs enfants, des soins (a), de veiller à réunir les familles et de protéger les réfugiées contre un harcèlement oppressant, en mettant à disposition des agents de police et d’autres professionnels pour circonscrire les activités criminelles et s’occuper des victimes. Aux yeux du HCR, les Syriennes (a) sont le ciment d’une société désagrégée. En les soutenant, nous favoriserons largement l’émergence de communautés stables et capables de s’adapter, à l’étranger ou une fois de retour dans leur pays.

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