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Du Maroc à Gaza, des rappeuses scandent l’émancipation des femmes

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La rappeuse Shadia Mansour. Crédit photo : Ridwan Adhami

« It’s messed up, I had to lose an eye to see things clearly [1] », dit Alia en secouant la tête. Personnalité charismatique et sûre d’elle, ma camarade de classe replace soigneusement ses cheveux sous son voile. Je lui demande : « Bushwick Bill ? » Elle sourit, dévoilant des dents parfaitement alignées. « Oui ! » Elle semble contente et en même temps légèrement embarrassée que j’aie remarqué qu’elle citait un rappeur de la vieille école. Je suis intriguée par l’histoire d’Alia, et par les mots qu’elle utilise pour décrire sa chance par rapport à ses « sœurs » qui vivent dans les quartiers les plus pauvres de la ville. « Est-ce que tu écoutes du hip-hop ? » lui demandé-je. « Si j’écoute du hip-hop ? » Elle rit. « Non seulement j’écoute du hip-hop, mais pour ta gouverne, je suis la MC [2] la plus talentueuse et pourtant la moins connue du Caire. Pour tout dire, même mes parents ignorent tout de mes performances musicales ! » Je m’enfonce alors dans mon siège pour l’écouter.

C’était en 1993, j’étais au secondaire, arrivée au Caire grâce à un échange scolaire. C’était la première fois que j’entendais parler du mouvement underground hip-hop/rap au Moyen-Orient et, a fortiori, de la place de premier plan occupée par les jeunes femmes arabes sur cette scène alors en plein essor.

Retour en arrière.

Nous sommes aux États-Unis à la fin des années 1970. Berceau du hip-hop, le sud du Bronx est dévasté par le chômage et la discrimination raciale. Dans le même temps, le mouvement des droits civiques a contribué à conférer un sentiment d’identité aux communautés minoritaires et marginalisées. Il a également contribué à façonner l’état d’esprit et le mouvement hip-hop, donné du pouvoir aux jeunes et aux personnes exclues, leur offrant un exutoire créatif pour faire connaître leur histoire : comment ils ont grandi au cœur de la ville, comment ils se sont sentis ignorés, comment on a profité d’eux.

Style musical séduisant et controversé, le hip-hop a été adopté et adapté partout dans le monde, selon un processus de réinvention constante au contact des différentes cultures.Dans le monde arabe aujourd’hui, et dans une grande partie du monde en développement, le hip-hop représente une fois de plus une manière de rendre du pouvoir aux personnes privées de droits. Comme le dit Malika, MC libanaise : « Le hip-hop arabe, ce n’est pas juste du divertissement, c’est une possibilité de s’exprimer. C’est à notre tour de montrer ce que l’on a dans le ventre ! » Et une autre artiste d’ajouter : « Ça ne m’intéresse pas de rapper sur le bling-bling, la gloire et l’argent. Mon rap traite de la pauvreté dont je suis témoin, du chômage dont souffrent les femmes et les jeunes. Je veux envoyer un message, à la façon des premiers rappeurs. »

Leur vision de l’histoire

Le hip-hop permet à des femmes arabes de donner leur vision de l’histoire. Même si, quelque soit leur sexe, tous ses représentants ont en commun de raconter leur condition sociale et politique, certaines thématiques sont plus prégnantes chez les femmes que chez leurs homologues masculins : un nouveau sens de l’identité et une opposition aux mesures sociales punitives et à la sous-représentation des femmes sur le marché du travail. « Je peux en parler parce que c’est quelque chose que je ressens profondément, explique la Marocaine Soultana. Les femmes se comprennent entre elles. Il y a tout une génération qui est sûre d’elle, prête à monter sur scène et à rapper sur ces sujets. » Certaines MC évoquent le rôle que jouent les femmes d’un certain âge dans la perpétuation d’une vision obsolète de la place de la femme dans le monde du travail. Un mari qui soutient l’activité professionnelle de son épouse devra par exemple mentir à sa mère à ce sujet. Assumées, les paroles des chansons dépassent les frontières et résonnent dans toute la région.

Des années après ma conversation avec Alia, ces messages trouvent encore un écho en moi dans mon travail au sein de l’équipe chargée du secteur de la protection sociale dans la Région Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA) de la Banque mondiale. De la même manière que les rappeuses nous rappellent ce qui est important, les consultations en face à face nous aident à rester concentrés sur les sujets qui affectent directement les femmes et les jeunes dans la région. Et le message et très clair : il s’agit du chômage des jeunes et des femmes.

Tout en reconnaissant que le chômage touche aussi bien les hommes que les femmes, la plupart des gens dans la région s’accordent à dire que ce problème revêt un caractère bien plus urgent pour les femmes et pour les nouveaux entrants sur le marché du travail, des deux sexes. Deux autres réflexions sont ressorties de nos consultations récentes : d’une part, que les femmes ont tendance à se tourner vers des spécialisations qui répondent aux besoins du secteur public (ce qui débouche rarement sur des opportunités d’emploi dans le secteur privé), et, d’autre part, que le monde arabe a tellement investi dans l’éducation des femmes qu’il est désormais temps de rentabiliser cet investissement. Comme me l’expliquait une jeune Tunisienne, « il faut aborder les entraves à la participation des femmes au marché du travail aussi bien sur le plan des blocages culturels que sur celui des obstacles pratiques ». Ce qui nous ramène aux rappeuses, engagées sur ce front depuis un bon moment, déjà…                                                                                                     

La récente publication phare de la Banque mondiale sur l’emploi au Moyen-Orient et en Afrique du Nord s’attache à traiter de ces entraves. Elle propose des mesures à même de réduire les obstacles à la participation des femmes à la vie active. Il faut que les femmes puissent faire garder leurs enfants, aient accès à des moyens de transport pour aller au travail et à un lieu de travail sûr, et parallèlement, il faut améliorer leur capacité à créer et à diriger leur propre entreprise (compatible avec les normes sociales en vigueur). Il s’agit là de points de départ fondamentaux si l’on veut œuvrer pour l’émancipation des femmes dans la région MENA. Comme le disent les femmes de la scène hip-hop : davantage de voix, davantage de choix.

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Merci !



[1]« C’est foutu, il a fallu que je perde un œil pour voir les choses telles qu’elles sont ». 

[2] MC est l’abréviation de « maître de cérémonie » dans le milieu du rap et du hip-hop.

 

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