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Une visite auprès des réfugiés syriens au Liban

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Lebanon - Mohamed Azakir - World BankLa crise des réfugiés syriens est aujourd’hui au premier rang des préoccupations internationales. Les images de réfugiés traversant la Méditerranée en risquant leur vie et celle de leur famille ont bouleversé le monde entier. La photo du petit garçon retrouvé mort sur une plage de Turquie a ému jusqu’aux larmes nombre d’entre nous. La crise des réfugiés syriens est une tragédie humaine épouvantable, de celles qui ne devraient plus avoir cours au XXIe siècle. 

La grande majorité d’entre eux restent dans les pays voisins de la Syrie : en Jordanie, au Liban et en Turquie. Mais, depuis quelques mois, certains tentent de rejoindre l’Europe. En termes relatifs, le nombre de réfugiés traversant la mer pour se rendre en Europe est dérisoire par rapport au nombre de ceux qui se trouvent au Liban et en Jordanie. Chacun de ces deux pays a accueilli un nombre de réfugiés représentant 25 % à 30 % de sa population. C’est comme si tous les habitants du Nigéria se rendaient en Europe ou tous les habitants du Mexique aux États-Unis.

Pourtant, l’arrivée de réfugiés syriens en Europe a eu d’énormes répercussions politiques. Les Européens sont inquiets quant à la capacité de leurs économies au ralenti d’absorber un grand nombre de réfugiés. En outre, les attaques terroristes qui ont récemment frappé Paris et San Bernardino suscitent des inquiétudes sur le plan de la sécurité : beaucoup craignent que des islamistes radicaux ayant l’intention de commettre des actes terroristes ne se cachent parmi les réfugiés.

Ainsi, tandis que la crise des réfugiés a soulevé un grand élan de solidarité et de soutien, elle s’est également accompagnée d’une montée des peurs et de la xénophobie. Certains pays d’Europe ont installé des murs de barbelés afin d’empêcher l’entrée des réfugiés. Les partis européens d’extrême droite attirent de plus en plus d’électeurs. Un virage à droite qu’illustre notamment l’exemple français, où le Front national, même s’il a été défait au second tour, est arrivé en tête du premier tour des élections régionales. Même aux États-Unis, certains hommes politiques font aujourd’hui des déclarations qui ne cadrent pas avec la tradition d’ouverture de ce pays, son respect de la diversité et sa protection de la liberté religieuse. Et les sondages d’opinion montrent qu’ils bénéficient d’un soutien important.

Mais qui sont les réfugiés syriens ? Afin de répondre à cette question, je me suis rendu dans le nord du Liban, près de la frontière syrienne, et j’y ai rencontré un groupe de réfugiés. Leurs histoires sont déchirantes.    

Les réfugiés que j’ai rencontrés sont très pauvres. Selon des données de l’ONU et de la Banque mondiale, 70 % des réfugiés vivent en-dessous du seuil de pauvreté. Ils étaient déjà pauvres en Syrie avant que la guerre n’éclate. Et la guerre les a rendus encore plus pauvres et plus vulnérables. Ils sont également jeunes. Plus de 80 % d’entre eux ont moins de 35 ans. Beaucoup sont des enfants : environ 20 % d’entre eux ont moins de quatre ans.

Ma visite auprès des réfugiés m’a permis de voir la misère dans laquelle ils vivent et de comprendre pourquoi certains d’entre eux, souvent les mieux lotis qui ont les moyens de payer les passeurs, prennent le risque de traverser la Méditerranée au péril de leur vie et de celle de leurs enfants.

Les réfugiés que j’ai rencontrés au Liban vivent dans un petit camp non officiel dans la périphérie de Tripoli. Ils louent un bout de terrain sur lequel ils ont établi un campement. Ils ne sont pas autorisés à travailler et dépendent de l’aide humanitaire fournie par le HCR et le PAM. Les enfants ne vont pas à l’école.    

Le mot que j’ai le plus entendu lors de ma visite auprès des réfugiés syriens est : « dignité ». Une veuve, mère de huit enfants, m’a dit son sentiment d’avoir perdu toute dignité depuis qu’elle a quitté son pays et qu’elle doit vivre d’aumônes pour nourrir ses enfants. De même, plusieurs hommes m’ont raconté la honte qu’ils éprouvent du fait de ne pas être autorisés à travailler. Ceux qui tentent de travailler sont arrêtés par la police, c’est pourquoi ils envoient leurs femmes et leurs enfants travailler dans les champs avoisinants pour aider à nourrir la famille, tandis qu’ils restent à la maison à attendre l’aide humanitaire.

Les enfants qui vivent dans ce camp ne vont pas à l’école. Du reste, seuls deux tiers des enfants syriens au Liban sont scolarisés. Cette situation est particulièrement inquiétante. Quelles perspectives ces jeunes auront-ils ? Seront-ils des cibles faciles pour les recruteurs de groupes extrémistes ? 

Les Syriens que j’ai rencontrés au Liban souhaitent trois choses : rester le plus près possible de leur pays, être autorisés à travailler afin de nourrir leur famille et de retrouver ainsi leur dignité, et enfin retourner en Syrie le plus vite possible. Cela signifie que, pour aider les réfugiés et limiter le nombre de ceux qui risquent leur vie en traversant la mer, la communauté internationale doit : réfléchir aux moyens d’aider le Liban et la Jordanie à créer davantage d’emplois pouvant également représenter des opportunités pour les réfugiés syriens, investir dans des infrastructures physiques et sociales (des écoles, par exemple) afin d’aider les communautés locales et les Syriens, et peut-être surtout, participer à la recherche d’une solution politique à la crise syrienne et commencer à préparer la reconstruction de la Syrie. 

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