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Qui cautionne l’extrémisme violent dans les pays en développement ?

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Ce billet a fait l’objet d’une première publication en anglais dans Monkey Cage.

Burned car in the center of city after unrest - aragami12345s l Shutterstock.com

Qu’ont en commun les personnes justifiant les attaques qui ciblent les populations civiles ? Nous nous penchons sur cette question dans une nouvelle étude (a) consacrée à l’extrémisme violent du point de vue de ceux qui le cautionnent. Notre travail ne s’attache pas au processus de radicalisation ni aux caractéristiques des auteurs d’attaques terroristes, mais à celles des répondants à des enquêtes d’opinion qui affirment que les attaques terroristes sur les civils sont justifiées. Ces personnes, à l’opinion si radicale, ne perpétreront peut-être pas elles-mêmes des actes terroristes, mais elles présentent un risque élevé d’être recrutées par des organisations terroristes, de sympathiser avec ces groupes ou d’être disposées à les aider.

Nous nous sommes appuyés sur les données recueillies par les sondages mondiaux de l’institut Gallup sur la période 2006-2012, et plus précisément sur les réponses à la question suivante : « Indiquez dans quelle mesure les attaques qui ont pour cibles des civils sont justifiables sur le plan moral. » Les réponses, classées sur une échelle de 1 à 5 (de totalement injustifiables à totalement justifiables), mettent en évidence l’état d’esprit des individus par rapport à la violence extrême. Plus globalement, les données de l’enquête présentent des informations détaillées sur une multiplicité de caractéristiques et d’opinions (au niveau individuel ou du ménage) pour un grand nombre de pays du monde.

Figure 1 : Répartition des réponses à la question sur la radicalisation
(en pourcentage de tous les répondants dans l’échantillon combiné)

Source : Kiendrebeogo et Ianchovichina (2016) d’après les données du Gallup World Poll.

L’échantillon intégral des réponses aux sondages Gallup sur lequel repose notre étude couvre 27 pays en développement dans cinq zones géographiques du monde : le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord (MENA), l’Afrique subsaharienne, l’Asie du Sud, l’Asie du Sud-Est et l’Asie centrale. Pour la vaste majorité des répondants (près de 74 % d’entre eux), les attaques sur les civils sont totalement injustifiables (voir figure 1). Environ 10 % d’entre eux trouvent qu’elles sont « plutôt injustifiables » et ils sont 7 % à ne pas se prononcer. Toutefois, près de 9 % des répondants pensent que ces attaques sont « plutôt justifiables » (3,5 %) ou « totalement justifiables » (5,6 %). C’est de ce dernier groupe que nous avons établi le profil.

Figure 2 : Proportion d’extrémistes par région
(en pourcentage des répondants)

Source : Kiendrebeogo et Ianchovichina (2016) d’après les données du Gallup World Poll.
Remarque : les régions correspondent à la classification en vigueur à la Banque mondiale.

La proportion des répondants « extrémistes » varie considérablement selon les régions et les pays. Dans l’ensemble de la période considérée, l’Afrique subsaharienne se distingue par la plus grande proportion d’individus aux opinions extrêmes, soit plus de 10 % de la population sondée (voir figure 2). Elle est suivie de l’Asie du Sud. Pour ces deux régions, cette prévalence s’est accrue après 2007. Au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, elle était aussi faible qu’en Asie centrale et en Asie du Sud-Est, avec un taux moyen de 2 %, qui est monté cependant à 4 % après le Printemps arabe de 2011.

L’incidence du soutien accordé aux opinions extrémistes varie considérablement selon les pays de la région MENA : moins de 1 % au Maroc à près de 34 % à Djibouti.

Avec une moyenne affleurant les 6 % dans le monde, on peut en conclure qu’à l’échelle de la planète la prévalence des personnes qui justifient la violence extrême est faible, mais non négligeable.

Notre étude laisse apparaître que les individus aux opinions extrêmes sont plutôt des jeunes gens. La probabilité qu’une personne se radicalise dans ses opinions s’accroît avec l’âge, durant sa jeunesse et l’entrée à l’âge adulte ; elle culmine à 33 ans pour baisser ensuite. Cette radicalisation se retrouve plus souvent chez les personnes sans emploi, peu éduquées ou en situation financière précaire ainsi que parmi les individus qui ne sont pas aussi religieux que leur entourage, mais qui sont disposés à sacrifier leur vie pour leurs convictions. Pour l’exprimer autrement, ces extrémistes peuvent être réceptifs à un prosélytisme religieux, et ainsi cautionner des actes de violence motivés par une telle idéologie, sans que la religion tienne nécessairement un rôle important dans leur vie.

Nous avons mis en lumière d’importantes disparités selon les régions. En Afrique subsaharienne et en Asie du Sud, et contrairement à la région MENA, les extrémistes sont plus susceptibles d’être pauvres et sans emploi et ils comptent généralement parmi les personnes les moins éduquées de leur pays. Il n’est guère surprenant de constater que les groupes terroristes sont parvenus à s’enraciner durablement dans les zones les plus pauvres et les plus défavorisées de ces deux régions. Si, au contraire, dans la région MENA, les extrémistes sont issus d’une grande diversité de milieux socioéconomiques, ils ne possèdent généralement pas de diplôme de l’enseignement supérieur.

Nos conclusions surprennent parce qu’elles vont à rebours de certaines opinions courantes sur l’extrémisme.

Les femmes sont tout aussi susceptibles que les hommes d’être extrémistes dans leur attitude par rapport à la violence contre des civils.

On ne note pas de différence significative entre personnes célibataires et personnes en couple, sauf en Asie centrale, où la première catégorie a plus tendance à être dans le camp des extrémistes.

La proportion de personnes aux opinions extrêmes à l’égard de la violence contre des civils était relativement faible dans la région MENA jusqu’au Printemps arabe de 2011.

Notre travail bat en brèche l’idée que les personnes religieuses sont généralement plus susceptibles de cautionner cette violence. Il n’y a qu’en Asie centrale (Tadjikistan, Azerbaïdjan et Kirghizistan) où les extrémistes sont plus susceptibles d’accorder une place importante à la religion.

Cependant, ceux qui sont prêts à se sacrifier pour des motifs sociaux, religieux, politiques ou économiques auront également beaucoup plus tendance que d’autres à être extrémistes dans leur attitude par rapport à la violence.

Les personnes disposées à risquer leur vie le font généralement pour protéger la vie des populations civiles, à l’instar des agents de police ou de sécurité. Dans les pays en développement, les extrémistes forment un sous-ensemble restreint, mais non négligeable de cette catégorie.

Ce travail d’analyse, réalisé grâce aux données des enquêtes du Gallup World Poll, s’inscrit dans la réflexion actuelle sur le terrorisme en fournissant des éléments empiriques et rigoureux qui font ressortir les traits communs aux individus justifiant la violence extrême à l’encontre de civils. L’augmentation des attentats terroristes dans le monde semble indiquer qu’il nous faut affiner notre compréhension de problèmes complexes liés à la violence extrême et nous mobiliser plus largement pour collecter de nouvelles données sur ces enjeux.

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