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Croissance verte dans le désert

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Dans les années 1930, en pleine Grande Dépression, on découvrait du pétrole dans le jeune État saoudien. Les compagnies pétrolières internationales furent d’abord réticentes à se rendre dans un royaume désertique lointain, sans infrastructures ni institutions modernes et pauvre en main d’œuvre techniquement qualifiée. Mais les ressources semblaient prometteuses, si bien que, venant avec leurs propres équipements et leurs ingénieurs, elles firent finalement le grand saut. On connaît la suite.

L’Arabie saoudite et la majeure partie du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (la région MENA) sont devenues le premier fournisseur mondial de pétrole.

Aujourd’hui, nul ne considère plus la région MENA comme lointaine ; elle dispose à présent de réseaux d’infrastructure développés et fourmille d’ingénieurs qualifiés. Les institutions sont solidement établies, et le Printemps arabe a placé l’avenir sous le signe de l’ouverture. La région regorge de possibilités. Et elle possède une autre ressource qui suscite désormais un intérêt grandissant : son ensoleillement, le meilleur au monde.

Nichée dans un coin de la région MENA, à Ouarzazate, au Maroc, la révolution solaire est en marche. Celle qui est connue depuis longtemps comme une destination internationale de choix pour les réalisateurs de films en quête de décors désertiques et de soleil radieux — ce qui lui vaut le petit nom de « Ouallywood » —, est aujourd’hui le plateau d’un tout autre scénario : la construction de la plus grande centrale solaire du monde.

Tous les regards sont tournés vers le Maroc à l’heure où celui-ci transforme son potentiel solaire en débouchés économiques pour ses citoyens. Si le Maroc réussit, d’autre pays pourraient lui emboîter le pas et progresser rapidement. Le processus d’appel d’offres pour la centrale solaire de 500 mégawatts à Ouarzazate est bien avancé, un partenariat public-privé est en train d’être finalisé et le financement en provenance de multiples donateurs est assuré. Le Fonds pour les technologies propres (FTP) ouvre la voie, avec un prêt concessionnel de 197 millions de dollars, le Groupe de la Banque mondiale, la Banque africaine de développement et des agences de développement européennes apportant aussi leur concours.

La technologie dont il est question est l’énergie solaire concentrée (CSP). Au moyen de miroirs montés sur des cadres en acier, elle consiste à transformer la chaleur du soleil en vapeur, qui actionne une turbine ordinaire. Il s’agit d’une technologie exploitée commercialement depuis les années 1980, et qui, contrairement à celle associée au pétrole, est aisément transférable, n’est liée par quasiment aucun droit de propriété intellectuelle et peut créer des emplois qui font cruellement défaut.
 
Toutefois, la CSP a encore du chemin à parcourir avant de pouvoir abaisser sa courbe de coûts. En effet, les coûts demeurent élevés car la demande est faible, mais la demande est faible car les coûts sont élevés. En mettant en place des subventions transitoires, il est possible d’obtenir des économies d’échelle dans la production des équipements et de favoriser une innovation continue, ce qui fera baisser les coûts. Il est fascinant de constater qu’une réduction des coûts de stockage de la chaleur permettrait à la CSP de devenir une source d’électricité opérationnelle 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 et 365 jours par an sans émissions de carbone ni générateur de secours à combustible fossile, — autant de caractéristiques qui étaient jusqu’à présent l’apanage de l’énergie nucléaire, de la géothermie et de l’hydroélectricité, avec les limitations que l’on connaît. Ce serait une véritable révolution pour la sécurité énergétique et pour le changement climatique.

Mais où trouver ces subventions ? Certains pays exportateurs de pétrole de la région MENA, tels que l’Arabie saoudite, mettent en place des subventions destinées à développer le solaire pour économiser du pétrole dans la production d’électricité et la désalinisation de l’eau. Certains importateurs de pétrole, comme le Maroc, veulent réduire leur dépendance à des marchés du pétrole volatils. Toutefois, il y a des limites à ce que les pays de la région MENA peuvent (et doivent) consacrer à des subventions destinées à un bien collectif mondial.

Il faut aussi envisager le recours aux financements climatiques concessionnels, le FTP et le mécanisme bilatéral de financement rapide préparant le terrain pour le Fonds vert pour le climat, qui verra bientôt le jour. Ils sont cruciaux pour amorcer le processus et, de fait, essentiels pour faire avancer la CSP à Ouarzazate. Toutefois, il y a des limites à leur capacité de contribuer à la réplication à grande échelle de la CSP et à l’exploitation de tout le potentiel solaire de la région MENA.

L’Europe constitue une autre source considérable de subventions transitoires. À l’heure actuelle, elle subventionne l’énergie solaire produite sur son territoire, y compris dans des endroits qui ne sont guère ensoleillés. Elle pourrait ouvrir ses marchés de l’énergie verte aux importations solaires à des conditions équitables, et ces subventions permettraient d’acquérir bien davantage d’énergie solaire. L’Union européenne dispose déjà d’une base législative en la matière, mais celle-ci est encore en cours de transposition dans les législations et les décisions nationales.

L’Europe a également lancé son Plan solaire méditerranéen, et les entreprises européennes peuvent bénéficier de la Desertec Industry Initiative, destinée notamment à créer le cadre commercial et politique qui favorisera les importations d’énergie solaire. De même, le Partenariat de Deauville, mis en place par le G8 en 2011 afin d’aider les pays de la région MENA à se démocratiser, a promis de soutenir le déploiement à plus grande échelle de la CSP. Cependant, ces projets doivent encore se concrétiser, et des mots il faut passer à l’action.

En attendant, le Maroc a agi pour prendre la tête du processus d’intégration de l’énergie solaire et être sur le front de l’atténuation des changements climatiques. Il est prêt à déployer l’énergie solaire, et à ouvrir la voie pour le reste de la région, mais pour que cette évolution soit finançable, il faut que les marchés d’Europe s’ouvrent.

Tous les regards sont tournés vers cette expérience audacieuse : favoriser la croissance verte et les emplois verts dans le sillage du Printemps arabe, et promouvoir l’intégration dans tout le bassin méditerranéen. Les Marocains et leurs voisins attendent donc la réaction de l’Europe. Ils attendent une réelle Politique européenne de voisinage, une aide qui passe par le commerce et une véritable vision pour l’atténuation du changement climatique. Let the sunshine in.

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