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Déplacements forcés : les aînés, un atout pour la résilience des communautés

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thomas koch / Shutterstock.comLa tragédie qui frappe la Syrie est la pire depuis la Seconde Guerre mondiale en termes de populations déplacées par rapport au nombre d’habitants : près de la moitié des Syriens ont en effet dû quitter leurs foyers. Dans leur grande majorité, les 4,8 millions de réfugiés ont privilégié la Turquie, un pays voisin (2,7 millions), devant le Liban (1,05 million) et la Jordanie (640 000). Depuis 2011, plus d’un million ont déposé une demande d’asile dans un pays européen, dont 900 000 dossiers pour la seule année 2015. Enfin, le nombre de déplacés frôlerait les 7 millions de personnes, soit 40 % des Syriens restés en Syrie.
 
Ces chiffres sont effroyables et le problème des déplacements forcés est devenu l’objet de nombreuses analyses, surtout depuis l’afflux massif de Syriens en Europe en 2015. Parmi l’ensemble du spectre des personnes contraintes à l’exode, certains groupes suscitent une attention particulière : les femmes, les enfants et les hommes jeunes, notamment. C’est moins vrai des personnes âgées, c’est-à-dire les plus de 60 ans selon la nomenclature du HCR. La plupart sont encore en activité et, selon une enquête récente des ONG HelpAge International et Handicap International (a), 13 % des ménages sont dirigés par une personne âgée qui assume la fonction de chef de famille dans six cas sur dix. Si les vulnérabilités propres à ce groupe de population sont en général bien comprises, leur rôle vital au sein des communautés est moins bien perçu, en dépit des apports positifs considérables que les aînés procurent à leur cercle familial et, au-delà, aux communautés traumatisées.
 
Avant la guerre, 6 % environ des Syriens (a) étaient âgés de plus de 60 ans, soit quelque 1,5 million d’individus sur une population totale de 22 millions d’habitants. Parmi les réfugiés syriens cependant, cette proportion retombe à 2,5 % au Liban, contre 3,2 et 3,5 % en Turquie et en Jordanie. Il ne s’agit pas là d’un phénomène propre à la guerre en Syrie. Comme le soulignait une étude réalisée en 2002, les personnes âgées « hésitent à quitter leur communauté, même si elles s’exposent ainsi à des risques accrus d’être blessées ou tuées (a)… sans oublier la suspension possible des versements de leur retraite ou la disparition des biens immobiliers et commerciaux dans lesquels elles avaient investi. Les services médicaux (soins primaires, médicaments, appareils auditifs ou autres dispositifs médicaux pour les maladies ou les déficiences dues au vieillissement) risquent de ne plus être disponibles ou de ne plus faire partie des priorités. » Si nous avons peu d’informations sur la part des personnes âgées parmi les personnes déplacées en Syrie, il est probable que celle-ci soit plus élevée que parmi les réfugiés. Certaines sources suggèrent que les aînés seraient touchés de manière disproportionnée par la faim et d’autres privations dans les villes et les quartiers de la Syrie assiégée.
 
La santé est l’un des aspects les plus flagrants de la vulnérabilité des réfugiés âgés. Au Liban mais aussi en Jordanie, les soins coûtent cher de sorte que bon nombre de ces patients ne se font plus soigner pour donner l’argent ainsi économisé à leur famille. En Turquie, où les soins sont pourtant gratuits pour les réfugiés syriens déclarés, la langue constitue un obstacle important. Une enquête réalisée au Liban révèle que « deux tiers des réfugiés âgés décrivent leur état de santé comme mauvais ou très mauvais, avec 60 % des personnes interrogées souffrant d’hypertension (a), 47 % de diabète et 30 % de pathologies cardiaques ; 87 % font état de difficultés pour acheter les médicaments… ; 47 % indiquent avoir du mal à marcher et 24 % évoquent des problèmes de vue ; 10 % sont physiquement incapables de sortir de chez eux et 4 % sont grabataires. » Les réfugiés plus âgés tendent également à être moins bien nourris, notamment parce qu’ils préfèrent donner les aliments plus nourrissants aux autres membres de leur famille. Ils ont aussi plus souvent des problèmes de santé mentale. L’accès aux services, qu’il s’agisse de trouver un transport ou un centre adapté ou de négocier avec une administration tentaculaire, peut se révéler particulièrement éprouvant.
 
S’il est vrai que, face à la situation désespérée de ces communautés, les rares ressources mobilisées par les populations elles-mêmes ou des soutiens extérieurs tendent à être affectées aux enfants et à leurs mères, pour des raisons humanitaires, il convient d’allouer davantage de moyens aux réfugiés âgés qui mettent leurs actifs à la disposition de la communauté tout entière : « Les aînés tendent à jouir d’un certain respect (a) et sont à même d’intervenir comme médiateurs avec la communauté d’accueil. Ils ont aussi souvent un effet positif sur la santé mentale de leurs proches et peuvent prendre en charge les enfants et les tâches ménagères. » Les aînés sont également mieux placés pour régler les différends entre réfugiés et s’occupent souvent des enfants ne faisant pas partie de leur cercle familial. Enfin, plus de la moitié des plus de 60 ans dans les pays en développement continuent de travailler, parfois même jusqu’à 75 voire 80 ans. Autrement dit, ils représentent un atout certain pour la communauté et, au-delà de leurs évidentes fragilités, il ne faut pas oublier tout ce qu’ils peuvent apporter à la collectivité dans les camps de réfugiés, sur le plan du bien-être et des moyens de subsistance.
 
Face à ce rôle crucial, le HCR demande au personnel humanitaire et aux autres organismes d’aide de prendre en compte les personnes âgées dans les familles et les communautés déplacées et de ne pas sous-estimer leurs contributions, de manière à ne pas déstabiliser par leurs interventions un mode d’organisation naturel pour garder les enfants, proposer des médiations ou offrir des conseils. Le HCR plaide aussi pour donner davantage de moyens d’expression aux aînés et une place plus importante au sein des communautés, puisqu’ils font en général preuve de modération et de raison. Il préconise aussi d’intégrer leur rôle au moment de concevoir des programmes de protection des enfants.
 
Il faut cesser de faire passer les personnes âgées au second plan. Par leur capacité à renforcer la résilience de ces communautés malmenées, elles méritent en effet notre attention pleine et entière.
 

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