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Pourquoi autant de chômage au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ?

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Un secteur privé soumis aux privilèges et non à la concurrence

Pourquoi autant de chômage dans la région MENA ?Il y a quelques années, à mon arrivée dans la Région, nous avons publié un rapport phare sur le secteur privé intitulé Des privilèges à la concurrence : renforcer la croissance par le développement du secteur privé au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Aujourd'hui, on le désigne tout simplement par le titre Des privilèges à la concurrence, voire P2C en anglais.


À l’occasion de la présentation de ce rapport en Égypte, la Région avait organisé un grand événement au Caire et convié les ministres en place et la presse. C’était un an avant l’éclosion du Printemps arabe. Curieusement, aucun ministre ne s’était présenté à l’événement. Une fois le titre digéré, ils avaient dû réaliser quelle était l’idée maîtresse du rapport ! D’autres journées de promotion organisées à Rabat et Beyrouth n’ont connu qu’un succès mitigé : la teneur du rapport, particulièrement délicate, était mal accueillie par les autorités. De fait, ce n’est que depuis l’avènement du Printemps arabe que le rapport connaît un retentissement considérable.

Mais ce rapport, que dit-il ?

L’hypothèse de travail était la suivante : dans les pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord (la région « MENA »), la réussite d'un ou (plus rarement) d'une entrepreneur dépendait de leurs relations plutôt que de leurs compétences. Pour monter une affaire en Tunisie, il fallait s’acoquiner avec le clan Ben Ali. Qu’il s’agisse de l’Égypte, de la Libye ou d’autres pays de la région, de telles connexions étaient les seuls garants de réussite et prospérité dans le secteur privé. Naturellement, ces coteries, adeptes du capitalisme de copinage, s’empressaient d’étouffer toute concurrence qui pourrait menacer le confort de leur petit pré carré et leurs entreprises protégées. Les propos d'Adam Smith n'ont jamais été aussi vrais dans la région MENA d’avant le Printemps arabe : « Il est rare que des gens du même métier se trouvent réunis, fût-ce pour quelque partie de plaisir ou pour se distraire, sans que la conversation finisse par quelque conspiration contre le public, ou par quelque machination pour faire hausser les prix. » Cependant, dans le cas présent, il ne s’agit pas seulement de « gens du même métier », mais pratiquement de tous les pans du secteur privé.

Au fond, ces liens entre décideurs politiques et économiques ont infléchi le développement de l'économie au profit de quelques acteurs bien placés qui avaient la mainmise tant sur les opportunités que sur les ressources. Ce phénomène a non seulement restreint le bénéfice d’une croissance basée sur le jeu du marché, mais a également entraîné une diminution des investissements, une moindre diversification des exportations et un développement technologique moins sophistiqué.

Alors que la concurrence est un moteur essentiel d'innovation et d’efficacité opérationnelle, les freins à l’entrée sur le marché et à la concurrence, ainsi que l’orientation des marchés financiers, des marchés fonciers et des stratégies industrielles en faveur de quelques privilégiés et au détriment du plus grand nombre, étouffent le dynamisme économique et la croissance de l’emploi.

Dans ce rapport, j’ai une illustration de prédilection : elle indique le niveau de revenu national par habitant (pour des pays à niveau de développement dits comparables) et le nombre de biens produits et exportés. Le plus alarmant dans ce tableau (voir ci-dessous), c’est que presque tous les pays de la région MENA se trouvent en dessous de la ligne de tendance (certains même sont bien au-dessous). Autrement dit, la région MENA produit moins de biens que des pays à des niveaux de développement comparables. Ce défaut de diversification de la base de production, nous l'avions intuitivement constaté. Mais ce qui ressort également ici, c'est la relative médiocrité du contenu technologique des biens produits par rapport aux pays de référence mentionnés.

Moindre diversification des exportations (en anglais)
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Conclusion : la base économique des pays de la région MENA est relativement peu diversifiée et le contenu technologique des biens produits est plutôt faible. Ces deux caractéristiques vont à l’encontre du fait que les pays de la région se classent dans la catégorie des pays à revenu intermédiaire. Leur perpétuation trouve son origine dans une forme de fermeture aux échanges internationaux et aux investissements étrangers directs et dans un népotisme institutionnalisé qui a précisément veillé à contrer toute pression concurrentielle.

Cependant, il apparaît de plus en plus clairement qu’une économie alerte, en évolution constante et de créatrice d’emplois de qualité en nombre suffisant, repose sur le jeu de la concurrence, gage d’innovation et de dynamisme. C’est dans l’accent placé sur la compétitivité, comme ressort de l’innovation et du dynamisme, que la force de l’économie américaine trouve son origine. Ainsi que le rappelle Charles Darwin : « Ce n'est pas la plus forte des espèces qui survit, ni la plus intelligente. C'est celle qui est la plus adaptable au changement. » Ce qui vaut pour les espèces vivantes vaut pour les économies nationales. Sans concurrence et sans innovation, les économies se calcifient et s’affaiblissent, au détriment des nouveaux arrivants sur le marché du travail et tandis qu’une poignée de privilégiés monopolisent les fruits — limités — qu’elles produisent.

Le Printemps arabe a ceci d’enthousiasmant qu’il a brusquement changé la donne. Il a créé une brèche, ouvert une fenêtre. La région MENA peut aujourd’hui mettre un terme à un système enraciné dans 20, 30, 40 voire 50 années de népotisme, à la condition de faire bouger sensiblement le statu quo actuel. Comme le laisse entendre Adam Smith, de nouvelles formes de favoritisme sont susceptibles de naître et de se substituer à l’ancien système. D’ailleurs, ces privilégiés n’ont pas tous disparu et ils seront nombreux à vouloir rétablir leurs bonnes vieilles pratiques.

Il n’en reste pas moins que la région MENA doit saisir sa chance maintenant car, si une fenêtre s’est ouverte, elle ne le restera pas éternellement. Encore faut-il que la rhétorique et les leitmotivs sur la création d'emplois, que scandent à présent la plupart des dirigeants de la région, s'accompagnent d'une réelle ouverture, d’une plus grande acceptation des investissements étrangers, d’un accroissement significatif des pressions concurrentielles et de l’avènement d’un véritable « écosystème des affaires ». Si ces conditions ne sont pas remplies, la perspective d’une innovation réelle, seule capable de générer les emplois à revenu intermédiaire tant attendus dans l’ensemble de la région, se fermera inéluctablement.

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Cet article appartient à une série de billets hebdomadaires qui visent à alimenter votre réflexion sur les questions essentielles soulevées dans notre rapport phare sur l’emploi dans la région Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA). Dans la perspective des prochaines Assemblées annuelles de la Banque mondiale qui se tiendront en octobre, le fil rouge et l’ambition de ces billets sont de nourrir une discussion qui réponde à la question « Que souhaiteriez-vous dire à votre ministre des Finances ? ».

Les points clés du rapport et le bilan d'un chat en ligne sur l’emploi seront présentés aux décideurs politiques de la région MENA. Nous voulons savoir ce que VOUS pensez : à quelles entraves la population se heurte-t-elle ? Que faire pour créer des emplois en plus grand nombre et de meilleure qualité dans la région MENA ? Nous comptons sur vous pour nous faire part de votre opinion et vous donnons rendez-vous pour un chat en ligne sur l'emploi, le 17 septembre en anglais et en arabe et le 26 septembre en français.

Lire les autres billets :
Vous avez un message à faire passer à votre ministre des Finances ? Parlons-en ici !
Travailler, un privilège au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ?
Répondre aux critères d’employabilité suffit-il à décrocher un emploi dans le monde arabe ?

Commentaires

Soumis par Asma le

Cette analyse illustre bien l'atmosphère des affaires en Tunisie depuis une décennie... Aucune théorie économique ne s'appliquait à notre économie à cause de la corruption et du manque de compétitivité... Ce qui nous poussait, en tant que chercheur de travailler sur d'autres pays car pour la Tunisie les résultats de toute recherche étaient connues d'avance. Comme le cas des élections d'ailleurs :) J'espere comme vous que les choses vont changer et que notre économie va se hisser au rang des pays émergents, mais au vrai sens du terme cette fois-ci. Meilleures salutations.

Soumis par NAjoua le

Outre la corruption, en Tunisie, il y a aussi le désengagement du privé pour aider la société et recruter des agents qualifiés. En plus les gens sont très exigeants en matière de salaire même s'ils n'ont pas les compétences nécessaires. Un projet d'éducation civique est nécessaire pour cette phase de transition.

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