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Produits alimentaires : quel en est le coût réel ?

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Parmi les histoires emblématiques les plus tristes qui ressortent dans le paysage politique mouvant de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA), il y a l’acte qui a tout déclenché : l’auto-immolation spectaculaire d’un vendeur de fruits, Mohamed Bouazizi. Les fonctionnaires voulaient lui confisquer les fruits qu’il vendait, retirant à ce jeune homme l’unique moyen qu’il avait trouvé pour subvenir aux besoins de sa famille. Plus que je ne l’avais réalisé au départ, cette histoire a des liens étroits avec la question de la sécurité alimentaire dans la région MENA.

Pourquoi ? Parce que dans l’histoire de Bouazizi, il y a les dispositions réglementaires organisant les marchés de fruits et légumes dans une grande partie de l’Afrique du Nord et l’ancienne pratique consistant à utiliser l’agriculture pour collecter des recettes au profit des municipalités. La législation du « droit de passage » requiert que les produits passent par les marchés municipaux pour arriver jusqu’au consommateur. Pensez à tout l’argent qui passe de main en main chaque fois qu’un kilogramme de tomates est vendu et à toute la difficulté qu’il y a à comptabiliser tout cela. À la fin de la journée, une partie de cet argent est reversé aux inspecteurs des marchés ou à d’autres fonctionnaires chargés de la collecte de l’impôt. 

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 Produits alimentaires :
 quel en est le coût réel ?
 Photo de Curt Carnemark

Petits producteurs, petits consommateurs

Le Maroc s’est déjà rendu compte que ce système posait problème et a engagé une réflexion en vue de le réformer et de permettre à tous,  agriculteurs, municipalités et consommateurs, d’être gagnants. Au cœur du problème, il y a une taxe de 7 % qui est perçue sur toutes les transactions effectuées sur un marché de fruits et légumes dans une commune urbaine. Ainsi, le petit agriculteur vivant près de Meknès vend ses tomates au marché de Meknès et cette transaction est soumise à une taxe de 7 %. Le négociant qui les achète les emmène au marché de gros à Rabat, où elles sont vendues à nouveau après avoir subi une autre taxe de 7 %, avant d’arriver entre les mains d’un petit vendeur qui va se charger enfin de les écouler en les transportant à l’arrière de sa mobylette. L’effet de ce type de double imposition est qu’elle fait baisser les prix payés aux producteurs et augmenter les prix supportés par les consommateurs. Sans parler des conséquences de toutes ces manipulations sur la qualité du produit. Ce dernier aspect explique en partie pourquoi les champs fertiles des pays d’Afrique du Nord, qui sont à même d’approvisionner en produits frais de qualité supérieure les rayons des magasins en Europe (où la législation n’exige pas le passage par les marchés municipaux au lieu de vente au détail), ne semblent pas en mesure de garnir les étals de leurs souks des mêmes produits de qualité.

Le résultat net de cette distorsion est que les producteurs sont moins portés à écouler les produits sur le marché et les consommateurs ont moins d’argent disponible pour nourrir leur famille. Et qui en pâtit le plus ? Les petites gens bien sûr, car les petits producteurs ne bénéficient pas des économies d’échelle de  production nécessaires pour vendre directement leurs produits aux supermarchés et autres demi-grossistes ou en Europe. Et, souvent, les petits consommateurs ne disposent pas des moyens de transport et du temps nécessaires pour se rendre dans les supermarchés pour acheter leur nourriture.

Soyons clairs, je ne suis pas en train de plaider pour la suppression des supermarchés et des intermédiaires sur les marchés de gros. Ils jouent tous un rôle important en acheminant des produits frais sur les tables de ceux qui le demandent. Mais je lance un appel pour que l’on prenne le temps d’analyser de près les possibilités d’améliorer les dispositions réglementaires qui régissent les marchés de gros de sorte qu’ils répondent mieux aux besoins de ceux qu’ils servent et, à terme, qu’ils stimulent les investissements dans l’agriculture.

On dit souvent que les marchés de gros sont une façon démodée de faire des affaires. Je réponds : pas nécessairement. Par exemple, en France, en Espagne et en Italie, les marchés de vente en gros de fruits et légumes sont une pièce-maîtresse de l’infrastructure d’acheminement des aliments frais aux consommateurs. Ils jouent un rôle important dans la formation du prix et fonctionnent comme un service payant où les acheteurs et les vendeurs paient une redevance pour avoir accès au marché ou y louer un espace. En contrepartie de cette redevance, le marché leur fournit des services de base, des infrastructures et une plateforme logistique où les intervenants peuvent exercer leur activité. Même si ce n’est pas la panacée, on est loin des marchés délabrés où des recettes sont collectées mais ne sont pas réinvesties dans la fourniture de services ou l’entretien et l’amélioration de l’infrastructure.

Des études actuellement en cours au Maroc indiquent qu’il serait possible de modifier les règles du marché de sorte à favoriser une formation plus transparente des prix, une baisse des coûts de transaction et, en bout de ligne, un accroissement des recettes municipales (résultant de la fréquentation accrue des marchés), grâce à la mise en place d’un service payant qui remplacerait le système de l’impôt. Le résultat, on l’espère, ce sera, d’un côté, des prix plus élevés pour les agriculteurs, et l’incitation qui va avec de fournir les meilleurs produits possibles dans un contexte de rareté des ressources en eau, et, de l’autre, des prix moins élevés pour les consommateurs, et la possibilité pour eux d’avoir un régime alimentaire diversifié. Si l’on parvient à atteindre ce résultat, cela constituerait une étape importante vers la promotion des investissements dans l’agriculture et le renforcement de la sécurité alimentaire dans la région.


Cet article est une traduction de la version anglaise.

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