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Protection sociale dans la région : il est temps d’intégrer les pauvres

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Les périodes de transition peuvent être l’occasion de redéfinir les systèmes de protection sociale. C’est le moment où ces systèmes, qui sont (ou devraient être) conçus pour aider les citoyens les plus pauvres et les plus vulnérables sont examinés de près. C’est un véritable test pour savoir s’ils peuvent répondre aux attentes de ceux qui sont dans le besoin. Une transition est une période de réflexion critique où l’on s’interroge sur la manière de réformer les systèmes existants afin qu’ils répondent aux aspirations et aux attentes des citoyens pour un avenir meilleur. Bien souvent, ces systèmes ont pour défaut de mal cibler les plus nécessiteux et de mal garantir l’accès équitable aux opportunités économiques.

De fait, la plupart des programmes sociaux et autres filets de sécurité dans le monde ont été introduits durant une période de transition. Je pense, par exemple, aux événements qui ont suivi l’effondrement de l’ex-Union soviétique, au passage du Népal à la démocratie, à la décentralisation et à la réforme des subventions en Indonésie ou encore au changement de régime au Brésil et au Portugal. La plupart de ces dispositifs existent toujours, et affichent dans l’ensemble de bons résultats.

Ce moment historique a incité plusieurs d’entre nous, à la Banque mondiale, à rassembler autant de connaissances que possible pour aider les pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord (MENA) à saisir cette opportunité. Notre rapport à paraître, Inclusion and Resilience: The Way Forward for Social Safety Nets in the Middle East and North Africa, étudie comment de nouveaux filets de protection sociale pourraient contribuer à relever les principaux défis que rencontrent les personnes pauvres et vulnérables dans la région et examine les performances des systèmes existants. Il est important de noter que nous avons également écouté la voix des citoyens, en effectuant un sondage, décrit plus en détail dans Who should Help the Poor - and How? Ce sondage nous a donné des informations cruciales sur la manière de penser les politiques qui peuvent faire partie de l’agenda pour une refonte des filets de protection sociale.

Dans l’ensemble des pays de la région MENA, les habitants cherchent à améliorer leurs moyens de subsistance face à des risques multiples, qui vont des crises économiques, des conflits ou des catastrophes naturelles au chômage, au handicap et à la maladie. Pour eux, les institutions qui permettent d’échapper à la pauvreté et de renforcer leur résilience face aux crises sont vitales. Les filets de protection sociale occupent une place essentielle à cet égard. Avant le Printemps arabe, de nombreux pays disposaient d’un système de redistribution qui empêchait les individus de tomber dans le dénuement grâce à l’allocation de subventions universelles pour des produits de consommation de base. Ce système veillait à ce que tous les citoyens puissent accéder aux denrées alimentaires et aux combustibles, mais il profitait davantage aux riches qu’aux pauvres. Lorsqu’une crise éclatait, la seule réponse proposée consistait à augmenter les subventions ou à proposer des emplois publics plus nombreux et mieux rémunérés, généralement destinés aux classes moyennes et supérieures. Cette mesure était certes populaire, mais est-elle réellement dans les moyens des pays ? Peut-on durablement distribuer à tous ? Les subventions universelles dans la région représentent en moyenne 6 % du PIB. Un tel système ne donne pas aux citoyens les moyens d’améliorer eux-mêmes leurs conditions de vie. Et surtout, ces systèmes n’étant pas ciblés, nombre des individus réellement nécessiteux et pauvres passent à travers les mailles du filet et ne bénéficient d’aucune protection.

Lors de l’enquête menée avec Gallup auprès des citoyens, notre équipe a constaté qu’en Égypte, en Jordanie, au Liban et en Tunisie, la majorité des individus constituant un échantillon représentatif d’adultes estiment que les programmes sociaux doivent prioritairement cibler les pauvres (et non l’ensemble de la population) par le biais de transferts monétaires directs. Ce constat était très intéressant pour nous car si cette opinion correspondait au consensus qui se dégageait parmi les principaux experts de l’élaboration des programmes sociaux, et à notre expérience mondiale, il contraste fortement avec les pratiques observées dans la plupart des pays de la région. L’analyse des enquêtes auprès des ménages de la région a révélé que beaucoup de pauvres ne bénéficiaient pas des filets de protection sociale, en particulier des enfants et des habitants de zones rurales très vulnérables. En effet, nombre d’entre eux sont en situation de précarité : 15-17 % des Égyptiens, des Yéménites et des Iraquiens affichent des niveaux de consommation qui ne dépassent pas de plus de 0,5 dollar par jour le seuil de pauvreté, fixé à 2 dollars par jour.

En publiant ce rapport et en partageant notre analyse, nous espérons avoir souligné l’urgence d’une réforme totale de la protection sociale dans les pays MENA et l’opportunité du moment pour ce faire. On obtiendra de meilleurs résultats si l’on rééquilibre le financement et les priorités, si l’on regroupe des programmes fragmentés, si l’on instaure des systèmes fiables et flexibles pour administrer les filets de sécurité et si l’on améliore l’effet des programmes existants.

Comme nous sommes loin d’avoir épuisé ici le sujet (voir aussi le paragraphe ci-dessous sur les outils que nous avons conçus pour accompagner le rapport), mes collègues et moi-même continuerons de relayer les messages importants issus de notre analyse et de nos conclusions sur ce blog, sur notre site Web (a) et sur les réseaux sociaux. Nous comptons sur votre participation à la discussion. Car voici l’enjeu : comme ils atténuent le coût des événements imprévisibles, favorisent l’autonomie des personnes qui possèdent peu d’actifs et réduisent la facture sociale et politique des transformations, de bons filets de protection sociale sont LE levier politique que les pays MENA ne peuvent surtout pas se permettre de négliger en cette période de changement. Ces amortisseurs sociaux pourraient en effet jouer un rôle crucial dans la réalisation des objectifs d’inclusion et de justice sociale nés du Printemps arabe.

Le point de vue des citoyens recueilli de manière interactive

Pour saisir l’esprit de l’après-Printemps arabe et pour mieux écouter les citoyens, l’équipe a décidé de mener l’enquête de manière interactive, en utilisant plusieurs outils novateurs :

  • L’enquête « MENA SPEAKS » (Gallup-Banque mondiale), menée enJordanie, au Liban, en Égypte et en Tunisie, a demandé à plus de 4 000 citoyens ce qu’ils pensaient de la réforme des filets de protection sociale, s’ils en avaient connaissance et s’ils y étaient favorables.
  • Quelque 400 Jordaniens, issus d’un échantillon représentatif de la classe moyenne, ont participé à un jeu comportemental « Jordan GIVES » qui a dévoilé leurs préférences en matière de redistribution : ils devaient choisir le modèle qu’ils préféraient en procédant à des arbitrages concrets.
  • À Beyrouth, Tunis et Oman, des ateliers de consultation ont familiarisé avec le rapport et les filets de protection sociale plus de 250 représentants de l’État, du monde universitaire, de la société civile, des ONG, des organisations communautaires de l’ensemble de la région MENA ainsi que des donateurs bilatéraux et multilatéraux.
  • Tables rondes d’experts : 20 spécialistes ont discuté de leur vision de l’avenir et de la réforme de la protection sociale dans la région MENA.
  • L’équipe du rapport a présentéun aperçu des bonnes pratiques dans le monde, à l’aide d’affiches et d’un quiz montrant les principaux résultats et composantes des programmes qui fonctionnent.
  • L’équipe a dressé un inventaire complet des systèmes de protection sociale de tous les pays étudiés (caractéristiques, objectifs, conception et estimations récentes des budgets et bénéficiaires).

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