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La réinsertion des enfants soldats au Moyen-Orient

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Ce billet a été publié à l’origine sur le blog Future Development (a).

Robert Adrian Hillman l shutterstock.comL’histoire porte depuis longtemps la trace (a) de ce fléau moderne qu’est la question des enfants soldats. Recensé dès l’antiquité gréco-romaine, ce phénomène a prévalu jusqu’au XIXe siècle. Avec l’avènement des nations modernes, on a cru qu’il disparaîtrait peu à peu. Aujourd’hui, pourtant, il s’observe dans la quasi-totalité des continents et des conflits, même s’il relève de l’exception au sein des corps d’armée constitués.

Il est impossible d’obtenir les effectifs d’enfants soldats en chiffres absolus : les Nations Unies elles-mêmes ne se risquent plus à un dénombrement précis (a). Selon Nick Scarborough, responsable du pôle administratif de l’organisation Child Soldiers International (a), « tous les chiffres que nous mentionnons reposent sur des estimations et il existe des conflits pour lesquels nous ne disposons d’aucune estimation… Pourtant, le Secrétariat général des Nations Unies a répertorié sept armées nationales et 50 groupes armés qui recrutent et exploitent des enfants, ce qui indique la persistance et la gravité de cette violation. » Les enfants soldats sont le plus souvent des garçons, notamment au Moyen-Orient, mais à l’échelle mondiale, on estime à quelque 40 % le nombre de filles soldats (a), particulièrement vulnérables à la prédation sexuelle et à d’autres formes de violence.

Le Protocole additionnel I de la quatrième Convention de Genève interdit la participation d’enfants de moins de quinze ans aux hostilités (a). Le Statut de Rome de la Cour pénale internationale précise également que « le fait de procéder à la conscription ou à l'enrôlement […] d’enfants dans des forces ou des groupes armés constitue un crime de guerre dans tout conflit armé ». En 2000, le Protocole facultatif à la Convention relative aux droits des enfants a relevé l’âge minimum de l’enrôlement (a) et la participation directe aux hostilités à 18 ans. Si 123 pays ont ratifié ce texte depuis 2002, les progrès sont lents. En s’appuyant sur le mécanisme de surveillance et de communication de l’information, le groupe de travail créé par la Résolution 1612 du Conseil de Sécurité (a) a constaté qu’il restait beaucoup à faire sur ce front, étant donné que les violations les plus fragrantes sont majoritairement dues à des acteurs non étatiques.

Au Moyen-Orient, toutes les parties impliquées dans les conflits en cours ont été accusées d’utiliser des enfants soldats (a), les enfants déplacés de force paraissant particulièrement exposés. Leur présence est attestée dans les rangs des milices chiites d’Iraq (a), des groupes rebelles (a) anti-régime, comme l’Armée syrienne libre, des milices syriennes pro-régime (a), des unités afghanes chiites (a), recrutées sous le contrôle de l’Iran, voire du Hezbollah libanais (a). Des enfants soldats prennent également part à la guerre au Yémen (a) et sont utilisés par le PKK kurde en Iraq (a) et les Unités de protection du peuple (YPG) en Syrie (a).

Pourtant, c’est l’utilisation faite de ces enfants par le groupe État islamique (EI) qui a retenu le plus l’attention, en raison de sa notoriété, mais aussi du rôle spécifique que jouent les « lionceaux du califat » dans la dramatisation du groupe, à des fins de propagande interne et externe (a).

En Occident et ailleurs, les médias se sont beaucoup intéressés à ces enfants utilisés par l’EI comme bourreaux (a) ou kamikazes – des pratiques utilisées sciemment par la mouvance djihadiste pour désensibiliser les enfants et instaurer une « nouvelle normalité ». Cependant, « la présence et la participation d’enfants servant les besoins de la propagande globale de l’EI ne se limitent pas à ces actes de violence extrême (a). Tous les jours ou presque, les enfants sont mis en avant dans des contextes multiples : exécutions surmédiatisées, camps d’entraînement, joutes de mémorisation du Coran et campagnes de prosélytisme (caravanes de da’wa) ». L’EI choisit ses lionceaux à l’issue d’un processus de sélection mené auprès de populations d’enfants placés sous sa férule. La plupart ont été enlevés à leurs parents ou sont orphelins, c’est le cas des Yézidis (a), par exemple. Reste « qu’un pourcentage croissant d’enfants rejoignent les rangs de l’EI au terme d’un processus de formation (a) au cours duquel Daech leur instille le sens du dévouement et de la camaraderie. Certains chercheurs décomposent ce processus en plusieurs étapes : « d’après les données dont nous disposons à l’heure actuelle, (on observe) six phases de socialisation des enfants à l’EI : séduction, instruction (a), sélection, subjugation, spécialisation et cantonnement ». Certains enfants sont issus de familles étrangères installées de leur plein gré sur les territoires occupés par l’EI, mettant en lumière un phénomène rare : l’embrigadement d’enfants soldats avec l’assentiment des familles, y compris des familles locales favorables à l’EI ou en quête désespérée d’avantages monétaires ou autres.

Les enfants soldats servent souvent de chair à canon, mais pour l’EI, il s’agit également de les inscrire dans une stratégie de long terme, qui intègre l’idée d’un échec éventuel de la constitution d’un califat, en raison de la pression militaire inexorable que le groupe subit. En témoignent les mots de ce djihadiste (a) : « Nous pensons que cette génération d’enfants est celle du Califat… C’est une doctrine juste qui leur a été inculquée. Tous aiment aller au combat, pour bâtir l’État islamique. »

Devant le recul des forces de l’EI à Mossoul et à Raqqa, deux questions se présentent à nous : la réadaptation de tous les enfants sous l’emprise du groupe depuis deux ans et plus et la réinsertion des « lionceaux », autrement plus délicate. D’après Mia Bloom, professeur à l’université d’État de Géorgie (a), ce travail « nécessite une coordination et une créativité qu’aucun programme de déradicalisation n’a jamais mis en œuvre jusqu’à présent. […] Il faut prendre à bras le corps le traumatisme psychologique de ces enfants par le biais d’une approche concertée ; […] les rééduquer pour qu’ils désapprennent les entorses faites par l’EI à la foi musulmane. » Les familles jouent habituellement un rôle essentiel dans cette réadaptation. Cependant, dans le cas présent, certains enfants poussés à l’embrigadement par leur propre famille devront peut-être en être séparés, ce qui exacerbera leur traumatisme.

Outre les « lionceaux », des milliers d’autres enfants soldats devront faire l’objet d’une réinsertion et d’une réadaptation (a), quelque soit leur obédience. Au regard de la menace que font peser l’EI et d’autres groupes affidés sur le monde, l’évidence dicte à la communauté internationale de répondre unie au défi de la réinsertion afin de mobiliser financement et expertise, sous peine de favoriser la gestation d’une autre génération de la terreur.

Commentaires

Soumis par MANTE Alain le

Réinsertion, réadaptation, inclusion sociale : Cet énorme problème, confus du fait d'estimations incertaines et lié à des groupements non étatiques entre autres, génère du handicap psychique dont peu de monde s'inquiète. Soit des retards mentaux ou désordres psychiques préexistants, rendent leur embrigadement et persuasion facile aux recruteurs, dont on ne peut pas dire que les scrupules soient la qualité première, soit le traumatisme passé laisse des traces et perturbations visibles et invisibles liés aux vécus pénibles, ou aux retours familiaux problématiques comme en avertit fort justement cet article. Avons-nous des exemples d’expériences de réinsertions réussies sous cet aspect quelle que soit la zone géographique ? Cordialement.

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