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L’école Sophie-Scholl à l’avant-garde de la prise en charge des adolescents réfugiés à Berlin

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 rkl_foto l shutterstock.com Adnan a mis près de trois ans à retrouver le chemin de l’école. Après leur fuite de Syrie, un séjour plein d’incertitudes en Turquie, suivi d’un autre en Autriche, sa mère et lui ont finalement trouvé asile à Berlin en juin.

C’est sa première semaine d’école. Il est assis au fond de la classe, derrière 11 autres élèves, et contemple la scène avec attention. Il écoute et observe ce qui se passe, mais il ne comprend pas un mot de ce que le professeur dit en allemand. Pourtant, le simple fait d’être là le rend euphorique. Âgé de 15 ans, il est déjà grand et bien bâti. D’ailleurs, sa table est trop petite pour lui.

C’est un peu comme s’il avait grandi trop vite…

L’instabilité au Moyen-Orient et en Afrique du Nord (région MENA) a eu des effets particulièrement dévastateurs sur l’enseignement secondaire. Il est difficile d’obtenir des données spécifiques sur les taux de scolarisation des adolescents réfugiés au sein de la région MENA, mais, globalement, 76 % des réfugiés identifiés s’inscrivent à l’école primaire et tout juste 36 % dans les établissements secondaires (Dryden-Peterson, 2011). Pour les adolescents réfugiés au Liban, en Jordanie et en Turquie, les chiffres sont certainement encore plus bas. Pourtant, c’est justement cette frange de la population qui est la plus susceptible d’être confrontée aux pires formes d’exploitation : mariage forcé, trafic d’êtres humains, conditions de travail déplorables, radicalisation politique ou religieuse, recrutement par des groupes terroristes, etc. C’est aussi la population qui a le plus de chances de vraiment profiter de l’éducation. Selon les évaluations effectuées par l’école Sophie-Scholl à son arrivée, Adnan a un niveau de fin de primaire en ce qui concerne la lecture et l’écriture. Qu’il possède ce niveau est déjà une bonne nouvelle ! Il y a deux groupes dans l’école : Adnan devrait être dans la classe dédiée aux élèves qui viennent d’arriver en Allemagne, mais celle-ci est plutôt réservée aux 11-13 ans. Comme il n’y serait pas à sa place, il a été décidé de le placer dans le groupe intermédiaire, qui compte de nombreux adolescents du même âge que lui.

Les élèves ont 31 heures de classe par semaine, dont 26 heures consacrées à la langue et à la culture allemandes, l’idée de base étant que la capacité à communiquer en allemand et à comprendre la manière dont les gens vivent en Allemagne est essentielle pour faire des études et trouver sa place plus tard dans la société allemande. C’est le seul objectif que le conseil scolaire de la ville de Berlin fixe pour ces classes : qu’en une année, tous les élèves soient capables de communiquer avec un niveau équivalent au niveau B1 du Cadre européen commun de référence pour les langues (CEFR). Objectif unique et pourtant irréaliste pour nombre de ces élèves.

La classe est animée, ce matin… Trois garçons essayent d’expliquer qu’ils voudraient que la classe s’interrompe à l’heure de la prière. Nicole, leur enseignante, comprend leur demande, mais répond que c’est impossible dans une école publique. Il est très difficile pour elle d’expliquer ça dans un allemand très simple. La notion de sécularité, la séparation de l’Église et de l’État, ne sont pas des choses faciles à faire comprendre. La distinction ne semble pas non plus bien claire pour les élèves. Un élève s’est levé et lance des propos enflammés en arabe tout en se dirigeant vers la porte.

Mais la matinée se passe plutôt bien.

Avec une classe qui compte autant de niveaux, d’âges et de compétences différents, parvenir à enseigner est un vrai défi. « La classe n’a pas vraiment de noyau, elle ne forme pas un ensemble auquel je peux m’adresser », explique Nicole. « C’est plutôt comme si je donnais des cours particuliers, mais à tous les élèves en même temps, si vous voyez ce que je veux dire… Ça n’est vraiment pas facile. »

Des discussions comme celle de ce matin sont exceptionnelles. Presque tous les élèves ont essayé d’exprimer leur point de vue, en essayant de se faire comprendre, principalement en allemand. « C’était super », dit Nicole. « Il s’agit incontestablement d’une question importante. L’école devra trouver des réponses. »

Le collège-lycée Sophie-Scholl a toujours privilégié la mixité sociale. Établissement public du quartier berlinois de Schöneberg, il accepte aussi des élèves de tout le reste de la ville afin de constituer un public diversifié, avec différents besoins, parcours et origines ethniques. Le programme pour les réfugiés, qui a débuté il y a deux ans, s’inscrit parfaitement dans cette philosophie. C’est juste une extension de l’idée de base sur laquelle repose l’établissement.

Malgré leurs différences, les nouveaux élèves sont comme tous les autres de leur âge, explique Nicole. Elle leur confisque leur téléphone portable chaque matin, sinon ils s’enverraient des messages par WhatsApp, iraient consulter les résultats de la Bundesliga, ou feraient des selfies. En revanche, ces élèves ne font vraiment partie de la communauté scolaire qu’à partir du moment où ils acquièrent les notions de base en allemand nécessaires pour pouvoir suivre les cours normaux dans d’autres matières, comme les maths ou les sciences. Quelques élèves vont jusque-là, et certains vont même ensuite dans un lycée technique ou professionnel de la ville, où ils acquerront une qualification ou apprendront un métier.

Mais nombre d’entre eux échouent : certains n’y arrivent tout simplement pas, d’autres sont trop perturbés par ce qu’ils ont vécu, ou encore quittent l’école pour travailler ou aider à la maison.

La mission est difficile, mais Sophie-Scholl constitue un bon exemple de la manière dont l’école peut faire face à la crise des réfugiés. Dans ces circonstances, ce sont souvent les élèves les plus jeunes qui constituent la priorité immédiate. Les moyens mis en œuvre pour l’éducation de ceux qui sont plus âgés peuvent ainsi passer au second plan.

De nombreuses autres barrières empêchent les adolescents de retourner à l’école. Le fait de travailler est peut-être la plus grande, mais il y en a bien d’autres : le manque de place dans les établissements secondaires, la barrière de la langue, la complexité des formalités d’inscription, les questions juridiques, les coûts directs et indirects pour la famille, et même les discriminations. Cette classe d’âge est aussi confrontée à d’importants problèmes sur le plan personnel : les adolescents sont dans une phase intermédiaire entre l’enfance et l’âge adulte et, lorsqu’ils reprennent des études des années après les avoir interrompues, ils n’ont plus toujours la motivation nécessaire pour apprendre.

Comme chaque cas est unique et que les contextes sont très divers, il est indispensable d’adopter une démarche qui tienne compte de ces spécificités et ne repose pas uniquement sur les approches traditionnelles. S’agissant des adolescents, il est très difficile pour les pouvoirs publics, les organismes des Nations Unies ou les ONG de venir en aide à tous ceux qui en ont besoin.

Si l’école Sophie-Scholl constitue à l’heure actuelle l’une des approches les plus structurées de la réponse à apporter, l’apprentissage informel à la maison, parfois en ligne, a l’avantage d’offrir une très grande souplesse. L’éducation informelle, organisée comme dans une salle de classe mais dans un environnement non scolaire, offre également de grandes promesses.

Éduquer les jeunes adultes comme Adnan, qui pourraient bien, sinon, devenir une « génération perdue », figure parmi les principales priorités de la Banque mondiale.

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