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Victime collatérale de la crise syrienne, le Liban est au bord de la rupture

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Spillovers from the Syrian Crisis Stretching Lebanon to the Breaking PointEn cette troisième année du conflit, la Syrie est exsangue. Sa population, son économie et ses infrastructures sont ruinées. Le drame s’étend aux pays voisins, bien réel et de plus en plus menaçant, même si les médias en parlent moins. À la demande du Premier ministre par intérim du Liban, Najib Mikati, la Banque mondiale a entrepris une évaluation de l’impact économique et social de la crise syrienne sur le Liban, en coopération avec les Nations Unies, l’Union européenne (UE) et le Fonds monétaire international (FMI). Ce rapport, disponible ici, vient d’être présenté au tout nouveau groupe international de soutien au Liban (ISG) lors de sa séance inaugurale, organisée en marge de la dernière Assemblée générale des Nations Unies.

Dès qu’elle a été sollicitée, la Banque mondiale a mobilisé l’ensemble de ses équipes sectorielles — économie, développement humain, États fragiles et en situation d’urgence, infrastructures — et, ponctuellement, d’autres membres du personnel. Le fait d’avoir réuni autant d’experts en si peu de temps est déjà un exploit. Au final, des collègues du monde entier ont répondu présents pour aider le Liban. Ils ont vite fait du bureau de la Banque mondiale à Beyrouth une ruche en pleine effervescence. Pas moins de 14 agences des Nations Unies (OIT, OHCHR, UNESCO, UNICEF, HCR, PNUD, ESCWA, FNUAP, ONU-Habitat, UNRWA, ONU-Femmes, FAO, PAM et OMS) ont accompagné dans cet effort la Banque mondiale, en plus de l’UE et du FMI. Chacune des 11 équipes sectorielles a travaillé d’arrache-pied, enchaînant les réunions avec les fonctionnaires libanais, concevant et administrant des enquêtes de terrain, collectant et analysant des données, etc., sans relâche jusqu’à ce que le rapport soit finalisé, imprimé et présenté à l’ISG… Tout était prêt la veille du jour J !

Les experts le savaient déjà : le conflit en Syrie avait des répercussions considérables. Mais, au fur et à mesure que l’étude avançait et que les chiffres tombaient, l’impact sur l’économie, la société et les services publics du Liban est apparu dans toute sa clarté et son ampleur alarmante. Le constat final a provoqué une onde de choc chez les responsables libanais et les soutiens internationaux du pays. Car la politique de générosité et d’ouverture des frontières que poursuit le Liban et qui s’explique par les liens historiques, économiques, sociaux et politiques qui unissent les deux pays voisins, pèse lourd dans le budget national. Voyez plutôt : en 2014, le conflit syrien : 1) aura ponctionné le taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) de 2,9 points par an, entraînant des pertes cumulées pour les salaires, les profits, les impôts ou la consommation et l’investissement privés pouvant atteindre 7,5 milliards de dollars ; 2) il aura fait basculer dans la pauvreté 170 000 Libanais de plus (ils sont déjà un million à vivre en dessous du seuil de pauvreté) et aura doublé le chômage, à plus de 20 % ; et 3) il aura provoqué un effondrement des recettes fiscales de 1,5 milliard de dollars alors même que les dépenses auront augmenté de 1,1 milliard, attisées par la hausse marquée de la demande de services publics.

Au-delà de l’impact immédiat en termes humains et financiers, le conflit syrien dégrade sensiblement l’accès à des services publics de qualité au Liban. Là encore, les chiffres sont éloquents : dans le secteur de l’éducation, 57 % des enfants qui feront leur rentrée scolaire en 2014 dans des établissements publics devraient être des réfugiés syriens — contre zéro en 2011 ! Quant au secteur de la santé, les infrastructures croulent sous une demande en pleine explosion. Les maladies contagieuses se développent à vive allure, dont certaines font leur apparition sur le territoire libanais. La dégradation de la qualité de l’eau, de l’assainissement et de la gestion des déchets solides vient aggraver les risques sanitaires. Selon nos estimations, le simple rétablissement de ces services au niveau d’avant la crise devrait nécessiter 2,5 milliards de dollars d’investissements supplémentaires.

Le travail d’analyse et de rédaction de l’évaluation a été constamment sous-tendu par la gravité de la situation, dont l’équipe a pu ressentir les effets concrètement. Notre rapport ne ressemble à aucun autre, parce que nous avons travaillé « en temps réel », sur le terrain, soumis à des rappels quotidiens par cette crise qui va s’aggravant et que nous étions venus évaluer et quantifier. Nos travaux ont débuté le 5 août. Le 15, une bombe de forte puissance a explosé à Dahieh, dans le sud de Beyrouth, faisant 21 victimes. Parmi elles, le beau-frère d’un membre du personnel en charge de la sécurité du bureau de Beyrouth. Et l’un de nos deux économistes arrivés sur place cette semaine-là (il s’agit de Wissam), qui s’était installé dans un immeuble à quelques mètres de là, l’a échappé belle. Idem le 23 août, où deux bombes ont explosé devant des mosquées de Tripoli, la deuxième ville du Liban, faisant 47 morts et 800 blessés. Là, c’est Ibrahim (l’autre économiste de l’équipe) qui a vécu l’enfer, tâchant pendant plus d’une heure de joindre sa mère, dont la maison se trouvait juste en face de l’un des deux bâtiments visés. En septembre, une école de Beyrouth où certains membres du personnel ont scolarisé leurs enfants a dû fermer une journée, pour des tests, parce que l’un des enseignants venait de succomber à la tuberculose. Comme le souligne l’équipe en charge du secteur de la santé dans le rapport, on note une vive recrudescence des maladies contagieuses et les risques d’épidémie, bien réels, sont en augmentation.

Si l’évaluation montre une chose, c’est que le moment est venu pour la communauté internationale d’agir, en faisant preuve de courage. Les pertes humaines et financières risquent de croître de manière vertigineuse en 2014 pour atteindre, à un moment donné, un niveau insoutenable. Le Liban supporte une part injustifiée des responsabilités que la communauté internationale devrait assumer face à la situation des réfugiés syriens et, d’une manière générale, à ce conflit. Voici bien longtemps qu’elle aurait dû soulager financièrement un pays qui a généreusement ouvert ses portes mais dont la petite taille (4,3 millions d’habitants pour un territoire de 10 450 km²), les délicats équilibres interconfessionnels et intercommunautaires et le budget public fragile sont soumis à des tensions qui lui font frôler la cote d’alerte.

Source : HCR.                                                                                       

Sources : UNHCR et WDI (Banque mondiale).

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