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Tunisie : et si les collectivités locales détenaient la clé d'un nouveau contrat social ?

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C’est une rigole toute simple qui court au milieu de la rue. Elle n’a rien de particulièrement impressionnant, mais les apparences sont parfois trompeuses… En réalité, elle témoigne d'une évolution des relations entre les municipalités de Tunisie et leurs habitants.
 
Douar Hicher, l’une des plus grandes banlieues du pays, a souffert d’années de négligence de la part des autorités. Les ordures n’étaient pas ramassées et la zone était exposée aux inondations. En raison de la forte centralisation du système politique, toutes les instances gouvernementales à même de faire changer les choses étaient en centre-ville, bien loin de là.
 
Il n’y avait aucune autorité locale vers laquelle se tourner et, quand bien même, personne ne disposait du budget nécessaire pour faire quoi que ce soit. Mais les choses sont en train de changer.
 
La nouvelle Constitution de 2014 comporte une disposition spécifique en faveur d’un processus de décentralisation qui conférera plus de prérogatives aux administrations locales. Cette simple rigole d’écoulement à Douar Hicher représente en réalité un premier pas vers une décentralisation effective.
 
Pour appuyer ce processus, le gouvernement tunisien a sollicité l’aide de la Banque mondiale pour l’élaboration du Programme pour le développement urbain et la gouvernance locale, qui constitue le premier financement de l’institution relevant d’un « programme pour les résultats » : les versements sont conditionnés à la réalisation d’un ensemble d’objectifs préalablement définis et acceptés.
 
L’un des premiers objectifs du projet a été de réorganiser la répartition des fonds entre l’administration centrale et les municipalités, l’objectif étant de donner à ces dernières un plus grand contrôle sur leurs budgets.
 
Le financement des municipalités est ainsi soumis au respect de conditions minimales, avec une approche participative innovante qui implique les habitants dans le choix des projets à lancer. Les citoyens disposent enfin d’un espace pour se faire entendre, et les autorités sont incitées à les écouter et à tenir compte de leurs doléances.
 
En avril 2016, 243 collectivités locales remplissaient les conditions minimales d’éligibilité aux subventions du programme, et 18 millions de dollars de financements avaient été distribués. Quant à Douar Hicher, les travaux de réhabilitation ont débuté dans deux des quartiers les plus anciens et les plus densément peuplés, la cité Essaada et la cité Ali Zouaoui, là où il était le plus urgent de rénover les infrastructures. Tous les résidents se plaignaient des problèmes d’évacuation, et les autorités locales ont fait ce qu'il fallait.
 
« La décentralisation peut jouer un grand rôle dans l’amélioration des relations entre citoyens et administrations locales », explique l’avocat Naim Tayachi, adjoint au maire de Douar Hicher depuis 2013. Il reste néanmoins conscient du fait qu’il faudra beaucoup de temps pour vaincre la méfiance qui s’est installée à l’égard des autorités à cause des années de négligence dont celles-ci ont fait preuve.
 
Tandis que les nouvelles canalisations sont au centre de toutes les discussions, le ramassage des ordures demeure une préoccupation majeure. « Les ordures peuvent rester dehors pendant des jours », constate Zakia Hammami, 46 ans. Ce qui l’inquiète particulièrement, ce sont les risques sanitaires pour ses enfants qui jouent dans la rue. « La municipalité n’a pas suffisamment de moyens pour résoudre ce problème », ajoute-t-elle.
 
Il sera particulièrement difficile de regagner la confiance des jeunes, qui ont joué un rôle central dans la révolution tunisienne. Rawaa Nasri, 20 ans, n’est pas convaincue que les politiciens donnent la priorité aux intérêts des citoyens. « Lorsqu’ils commenceront à améliorer les conditions de vie des gens, notamment dans les zones très peuplées comme ici, à Douar Hicher, alors, et alors seulement, je leur accorderai ma confiance », affirme-t-elle.
 
La jeune femme voudrait que l’on crée des espaces verts à Douar Hicher, comme « des parcs, des aires de jeu pour les enfants ou des terrains de football ».
 
Naim Tayachi n’est pas surpris par ces réactions : « Les politiciens qui passent à la télévision ne s’occupent pas toujours des problèmes qui comptent pour les Tunisiens ordinaires. » Selon lui, il est essentiel de rapprocher les pouvoirs publics des citoyens pour rétablir la confiance. Et ce processus a été amorcé en donnant plus de pouvoirs aux administrations locales.
 
L’adjoint au maire aimerait que les citoyens s’impliquent encore plus dans les initiatives des assemblées locales. Cela assurera un équilibre des pouvoirs indispensable pour empêcher la corruption et veiller à ce que les autorités locales répondent aux besoins des citoyens.
 
Il a également à cœur que les jeunes s’impliquent. M. Tayachi déborde d’idées, comme mettre en place des quotas de jeunes dans les organes locaux, ou encore un conseil de la jeunesse qui travaillerait en étroite collaboration avec les jeunes de la zone et relaierait leurs préoccupations.
 
Tout comme le processus de décentralisation, il sait que cela prendra du temps, et qu'il faut d’abord s’efforcer d’impliquer les jeunes dans le fonctionnement des municipalités. « Peut-être qu’alors, petit à petit, ils s’engageront et que nous pourrons tisser de nouveaux liens », conclut-il.

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