Syndicate content

Tunisie : face à la radicalisation, la jeunesse fait preuve d’inventivité

Christine Petré's picture
Cette page en : English | العربية
Outside a school in Sidi Bouzid, Tunisia - Christine PetreAlors que la vie reprend son cours en Tunisie, après l’attentat terroriste le plus meurtrier de son histoire, les interrogations se multiplient dans la société quant à l’état d’esprit des jeunes et face au phénomène de la radicalisation.
 
Le 18 mars dernier, deux jeunes gens âgés de 19 et 27 ans, ont pris d’assaut le musée national du Bardo, à Tunis, tuant plus de 20 personnes, dont une majorité de touristes. L’attaque a traumatisé le pays, jusque là relativement épargné par les attentats.
 
Pourtant, quelques mois plus tard, le 26 juin, un jeune étudiant en ingénierie de 24 ans, Seifeddine Rezgui, ouvrait le feu sur des estivants dans une station balnéaire de Sousse, faisant 38 morts. Ces deux événements dépeignent une autre Tunisie, loin de la transition démocratique tant célébrée et qui serait à l’origine du départ de quelque 3 000 djihadistes, jeunes pour la plupart, vers la Syrie, l’Iraq et la Libye.
 
Une situation économique désastreuse — avec près de 30 % des jeunes au chômage —, la médiocrité de l’éducation, l’incapacité à développer l’esprit critique et un sentiment général de désillusion qui fait que beaucoup n’ont guère plus d’espoir pour l’avenir font partie des raisons les plus souvent évoquées pour expliquer cette radicalisation d’un grand nombre de jeunes Tunisiens.
 
« La pauvreté, le chômage et le désenchantement sont des facteurs importants », explique Hend Hassassi, consultant spécialiste de la jeunesse. Depuis la révolution, ils ont nourri un sentiment profond de marginalisation parmi les jeunes, qui n’ont toujours pas récolté les fruits de leur mobilisation réussie contre l’ancien président Zine el-Abidine Ben Ali.
 
Mais ils ne suffisent pas à faire basculer dans la radicalisation, estime Habib M. Sayah, analyste en sécurité. Les mouvements islamistes radicaux, à l’instar de Ansa al-Sharia, ont su très vite profiter de la vacance de pouvoir provoquée par la chute de Ben Ali et des nouveaux droits démocratiques, parvenant à « enrôler une jeunesse dépossédée dans des milices djihadistes », explique-t-il.
 
Pour les jeunes de Sidi Bouzid, berceau du Printemps arabe, la radicalisation est dans tous les esprits depuis la révolution. Tous les adolescents avec lesquels j’ai pu discuter connaissent quelqu’un parti faire le djihad. « Je suis inquiète », me dit Ikram Brahmi, 18 ans, qui connaît un jeune de 23 ans parti en Syrie. Comme bon nombre de Tunisiens, elle en vient très vite à imputer cet exode à la pauvreté omniprésente dans la ville et au niveau élevé de chômage.
​"Nous ne comprenons rien
aux difficultés sociales" - 
Amal Amara


Parfois, me dit-elle, elle parle de ce phénomène de la radicalisation avec ses parents ou ses enseignants. Mais en classe, ces derniers n’ont pas le droit d’évoquer la tentation djihadiste, car ce serait toucher à la politique — un domaine interdit dans l’enseignement tunisien.
 
Même si les choses se sont améliorées depuis quelques années, estime Slah Effi, un enseignant de la ville de 42 ans, il aimerait qu’il y ait davantage de dialogue et de discussions autour de ce mouvement de radicalisation. « C’est important de pouvoir fournir des contre-arguments », note-t-il. « Nous devons récuser cette propagande. » Pour lui, il faudrait aussi mettre en place des activités après les cours, culturelles ou sportives, destinées aux jeunes marginalisés de villes comme Sidi Bouzid. Hend Hassassi considère que si le gouvernement tient vraiment à s’attaquer à la racine du problème, il va « devoir élaborer un véritable plan de développement social ».
 
Après la fusillade de Sousse, un groupe de jeunes entrepreneurs de Tunis a souhaité aller plus loin que le gouvernement et s’est mobilisé pour inventer des solutions originales contre le terrorisme et la radicalisation. C’est ainsi que la manifestation « Entrepreneurship against terrorism» a vu le jour, qui a réuni une cinquantaine de jeunes pour une journée de réflexion tous azimuts. En petits groupes, tous ont bénéficié d’une formation au leadership, à la création d’entreprise et à des moyens alternatifs de lutte contre la radicalisation.
 
Ensuite, chaque groupe a dû plancher sur une manière inédite et innovante de participer à la bataille nationale contre la radicalisation. Les idées ont ensuite été présentées à un jury composé de grands entrepreneurs du pays.
"La sécurité ne viendra pas
​à bout de la maladie
" - Ghliss Mohamed


Pour Amel Amara, 20 ans, « notre problème, en Tunisie, c’est que nous ne comprenons rien aux difficultés sociales ». Elle était venue à cette manifestation pour découvrir des idées nouvelles et s’ouvrir ainsi l’esprit. Son souhait ? Que l’éducation soit plus à l’honneur dans les politiques publiques : « Il faut réformer le système éducatif et j’aimerais bien que les autorités nous écoutent, nous, les jeunes. »
 
Ghliss Mohamed Salah, 25 ans, estime quant à lui que « la sécurité ne viendra pas à bout de la maladie. Nous avons besoin de politiques à plus long terme. » Le jeune homme fait partie du groupe récompensé pour sa proposition de créer une application permettant à tout un chacun d’informer en toute simplicité les autorités d’activités suspectes et potentiellement dangereuses — comme les incitations à la violence.
 
Nombreux sont les citoyens qui hésitent à décrocher leur téléphone pour dénoncer ce type de comportement, souligne-t-il. L’appli simplifiera les choses : en un seul clic, le témoin d’un incident peut le signaler et donner ses coordonnées géographiques exactes. Quant à la manifestation proprement dite, il s’est dit « heureux de voir tant de jeunes Tunisiens engagés ».
 
Leila Cherif, chef d’entreprise et coorganisatrice de l’événement, rappelle que l’objectif était précisément d’attirer des jeunes gens et de susciter leur créativité pour inventer des solutions. Nous devons absolument mieux comprendre le contexte local et les causes profondes, a-t-elle rappelé. « Les solutions doivent venir d’ici et non de l’étranger. » Elle s’est réjouit néanmoins de cette première étape vers la constitution d’une communauté mobilisée contre la radicalisation.

Vos questions et commentaires (soumis à modération)