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Un jeu peut-il nous apprendre à mieux cibler les investissements sur les plus démunis en Jordanie ?

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Musa Shteiwi est directeur du Centre d’études stratégiques de l’Université de Jordanie. Il possède plus de vingt ans d’expérience dans l’enseignement et la recherche en sociologie politique, droits de l’homme, développement et égalité des sexes. Son parcours professionnel inclut également des activités de conseil auprès du gouvernement, de l’ONU, de la Banque mondiale, d’organisations internationales et d’instituts de recherche. Il a apporté un soutien technique à l’Égypte, à Bahreïn, au Koweït, à Oman et à la Jordanie en matière de politiques sociales. Il s’est vu décerner le prix de l’encouragement de l’État pour son travail sur le genre et l’égalité hommes/femmes et a publié plus de 35 articles et ouvrages portant sur le développement, les politiques sociales, la pauvreté, le chômage, la condition de la femme, les classes sociales, la société civile et les formations politiques et la jeunesse.

« Jamais, je n’aurais pensé qu’une famille défavorisée pouvait tirer un si grand profit de ma modeste contribution », s’est étonnéun vieillard, à la mine à la fois intriguée et pleine d’espoir. Nous étions assis dans une petite salle de classe d’une école d’Aqaba, en Jordanie, théâtre d’une expérimentation comportementale sur les filets de protection sociale. Même si je me consacre depuis longtemps aux questions sociales, la remarque de ce vieil homme a été révélatrice. L’une des principales difficultés de notre métier est la méconnaissance chez les citoyens des modes de redistribution des recettes publiques (issues du produit de l’impôt et d’autres prélèvements) au titre de l’aide apportée aux plus pauvres.

Kim Eun YeulLes États de la région du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord (MENA) ont généralement recours à des dispositifs de subventions sur les carburants et les denrées alimentaires. Le hic, c’est que de tels dispositifs profitent beaucoup plus aux riches qu’aux pauvres. Or, pour diverses raisons, les citoyens de ces États freinent généralement le remplacement de ces subventions par des filets de protection sociale et il n’est pas facile de les convaincre de l’existence d’alternatives de qualité. Voilà pourquoi j’étais particulièrement surpris qu’un jeu, simple et pratique, ait pu les éclairer sur le concept de ces amortisseurs sociaux. Cette expérience a aussi permis d’ouvrir les yeux des chercheurs qui se demandent si ces programmes de redistribution qui viendraient se substituer aux subventions trouveraient grâce aux yeux des citoyens et, si oui, à quelle catégorie de citoyens et à quelles conditions.

Le Centre d’études stratégiques (CSS) a pour habitude d’animer des groupes de discussion et de mener des enquêtes dans le but de collecter des informations. Nous avons donc été ravis de participer à une démarche originale : un jeu expérimental intitulé Jordan Gives (« La Jordanie donne »), qui s’inscrivait dans le cadre d’un rapport publié par la Région MENA de la Banque mondiale et intitulé Inclusion et résistance aux chocs - Perspectives pour l’assistance sociale au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Notre collaboration permettait d’affiner ce concept novateur, forts de la connaissance que nous avons des réalités du pays. Comme les notions étaient difficiles à expliquer, l’idée était que les participants « assument » certains processus de prise de décision, de façon à ce que leur choix exprimé au cours du jeu corresponde à leur inclination naturelle.

Nous avons entrepris cette expérience dans 21 écoles publiques de Jordanie et fait participer 420 personnes. Alors que nous redoutions que notre initiative ne représente une charge supplémentaire aux yeux des directeurs d’établissement, nous nous sommes vite rendu compte que la plupart d’entre eux étaient heureux de nous accueillir. Une principale nous a même confié qu’elle était fière de voir les parents et la communauté s’impliquer et associer leurs forces au sein de son école. C’était aussi une occasion de montrer aux visiteurs l’organisation et l’implication de leur école.

La sélection des participants s’est effectuée de manière aléatoire au sein de communautés de classe moyenne : c’est en effet cette catégorie de la population qui souvent peut faire pencher la balance en faveur de l’adoption de filets de protection sociale. Dans chacune des écoles, 20 recrues étaient réparties en deux groupes de taille égale — l’un à titre de groupe expérimental, l’autre à titre de groupe témoin — et l’expérience se déroulait simultanément dans des salles distinctes. Les participants avaient reçu au préalable des coupons de la Jordan Petroleum Refinery, échangeables contre du carburant dans n’importe quelle station essence de Jordanie. Outre le bon de cinq dinars jordaniens remis pour leur venue, un coupon de dix dinars avait été distribué aux participants du jeu. Cette somme de dix dinars, qui correspond au salaire quotidien minimum en Jordanie, avait été choisie à dessein afin que les participants prennent l’expérience au sérieux. Quatre propositions leur étaient successivement formulées. S’ils souhaitaient voir l’une de ces options mises en œuvre, ils devaient se défaire de leur coupon de dix dinars ; dans le cas contraire, ils le gardaient.

Le jeu

Les différents scénarios reproduisaient les dispositifs de protection sociale suivants :

  • Un transfert en espèces sans condition par lequel l’équipe donnait à cinq familles pauvres la somme de 20 dinars chacune ;
     
  • Un transfert en nature par lequel l’équipe remettait un panier alimentaire d’une valeur de 20 dinars à cinq familles défavorisées ;
     
  • Un transfert en espèces par lequel l’équipe donnait à cinq familles pauvres la somme de 20 dinars chacune, à la condition qu’elles suivent intégralement un programme de formation professionnelle gratuit ;
     
  • Un transfert en espèces assorti d’une allocation d’intérêt public par lequel l’équipe donnait à deux familles pauvres la somme de 20 dinars chacune et versait la somme de 60 dinars à une école locale.


Le groupe expérimental recevait des informations supplémentaires avant de prendre sa décision, dont notamment la présentation d’un panier de courses correspondant à ce qu’une famille défavorisée pourrait s’offrir avec la somme de 20 dinars. Par ailleurs, afin de faire en sorte que les participants de ce groupe aient pleinement confiance dans le processus mis en place, ces derniers étaient conviés à se joindre au facilitateur afin d’assister à la distribution de l’option retenue aux familles pauvres. Chaque participant était invité à réfléchir avec circonspection aux tenants et aboutissants de son choix, sachant que sa décision se traduirait concrètement par des avantages et des coûts monétaires. À la fin du jeu, le choix de chacun était consigné dans un bocal, puis on tirait au sort une proposition qui était mise en œuvre pour l’ensemble de la salle. De notre côté, les décisions de chacun des participants allaient constituer un indicateur des préférences effectives des citoyens pour diverses formes de redistribution.

Cette expérimentation a permis de mettre en lumière plusieurs résultats importants :

  • Environ deux tiers des participants ont décidé d’échanger leurs coupons de carburant contre une aide apportée aux pauvres de leur communauté.
     
  • Les transferts en espèces sans condition ont emporté la majorité des suffrages au sein du groupe expérimental tandis que les transferts en nature (denrées alimentaires) ont prévalu dans le groupe témoin.
     
  • Les citoyens très défiants à l’égard de la redistribution des ressources publiques étaient considérablement moins altruistes dans le groupe témoin. Ils avaient par ailleurs tendance à avoir une préférence marquée pour les transferts en nature, au détriment des transferts en espèces et contrairement aux autres participants.
     
  • Le fait de pouvoir contrôler le versement des transferts avait un impact positif sur les dons parmi deux catégories de participants : les jeunes et les citoyens défiants, ce qui laisse entendre qu’il est essentiel d’appliquer une parfaite transparence pour que les réformes de la protection sociale gagnent en crédit chez les citoyens et emporte davantage leur adhésion, en particulier parmi les classes moyennes, fer de lance du Printemps arabe.


Les débats

Le jeu a en outre suscité dans son sillage des débats à chaud et donné lieu à des discussions de groupe fécondes et animées. Les réflexions des participants montraient qu’ils avaient assimilé les concepts qui sous-tendaient l’expérience, comme en témoigne cette remarque exprimée par l’un d’entre deux : « Au début, la terminologie semblait complexe, mais au fil du jeu, on appréhendait mieux le fonctionnement des filets de protection sociale ; nous avons également mieux compris qu’une société plus égalitaire était possible. » Le jeu a ainsi permis de clarifier les différents filets de protection sociale dans l’esprit des participants et, dès lors, de relier leurs choix de redistribution aux types de transferts sociaux proposés.

Autre enseignement essentiel, les choix des participants révélaient à quel prix ils étaient prêts à payer plus d’impôt pour les nécessiteux. Pour accepter l’idée d’une redistribution, qui prendrait par exemple la forme d’une hausse du prix des produits de base, les citoyens veulent s’assurer que leur contribution produise des résultats sur le terrain et que, si réforme il y a, elle bénéficie effectivement aux populations voulues.

Conclusions

Personnellement, je tire deux conclusions de cette expérimentation : d’une part, la nécessité d’une transparence absolue. Quand les joueurs étaient en mesure de constater et de comprendre que leurs dons et leurs contributions profitaient à la population ciblée, la crédibilité des propositions s’en trouvait accrue. Le même phénomène se reproduirait si l’État instaurait des filets de protection sociale : si le dispositif est transparent, l’adhésion du pays ira croissante. D’autre part, pour l’avoir vérifié au cours du jeu, je suis convaincu de l’importance d’unir la communauté, de se nourrir des différences de chacun pour le bien de tous.

Finalement, ce projet était l’un des plus intéressants auxquels j’ai participé. Même si, dans Jordan Gives, les nombreux éléments logistiques étaient difficiles à mettre en place, les enseignements retirés sont venus gommer ces difficultés initiales : si nous avons pu constater les préférences des uns et des autres, nous avons appris davantage sur les filets de protection sociale et sur une réforme qui serait plus favorable aux couches les plus pauvres du pays.

Commentaires

Soumis par Sutter le

Je suis très ravi de lire ces articles, mais très envieux car mon pays est toujours laissé pour compte...  Le Gabon, un pays de l'Afrique centrale, est peuplé d'environ 1.5 million d'habitants. Comme le Royaume de la Jordanie, je souhaiterais une étude d'une telle envergure soit envisageable ?

Sutter,

Nous vous invitons à consulter le site web de la région Afrique en espérant que vous y trouveriez ce que vous recherchez sur votre pays : http://www.banquemondiale.org/fr/region/afr

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