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Abandonnez les subventions, créez des emplois !

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Qu’est-ce qu’un homme politique intelligent ? Jeffrey Frankel a son idée. Son récent billet (a) est consacré aux subventions et au piège qu’elles constituent. Tout d’abord, un homme politique intelligent sait qu’il faut abandonner tôt ou tard les mesures qui sont mauvaises.

Il en va de même dans le domaine de l’investissement et de la législation du travail. La démocratie économique est une grande et belle chose, mais il faut faire attention à ne pas emprunter de mauvaises pistes. Les subventions universelles, les règles qui font obstacle à l’investissement privé et une fonction publique dont les effectifs ne cessent de croître en font partie. 

L’expérience de la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA) nous enseigne qu’une importante masse salariale publique couplée à des subventions universelles ne garantit ni l’égalité ni la stabilité. Il n’est pas non plus pertinent de mettre les secteurs économiques stratégiques à l’abri de la concurrence.

La stabilité apparente qui en a résulté s’est révélée n’être qu’un mirage.

On affirme souvent que les subventions universelles favorisent la justice sociale. Mais pour qui ? Pour ceux qui sont tout en haut de l’échelle des revenus. Ainsi, un récent rapport sur la Tunisie montre que les subventions alimentaires et énergétiques pèsent sur le budget public. Ces subventions sont tout sauf progressistes, et elles nuisent à la création d’emplois dans les secteurs stratégiques. En Tunisie, 52 % des subventions énergétiques profitent aux 40 % les plus riches, qui consomment respectivement 87 % et 78 % de l’essence et du diesel et qui bénéficient de 46 % des subventions sur les produits alimentaires. En revanche, les 60 % les plus pauvres  reçoivent 82 % des transferts monétaires et des prestations de santé versés dans le cadre du système national de protection sociale qui bénéficie actuellement de réformes avec l’aide de la Banque mondiale. Même si le programme de transferts monétaires de la Tunisie n’est pas parfaitement ciblé, il est bien plus équitable pour les populations vulnérables que les subventions universelles. En début d’année, ces transferts monétaires représentaient environ 0,4 % du produit intérieur brut (PIB) du pays, contre près de 7 % pour les subventions alimentaires et énergétiques. Le rapport propose de remplacer les subventions universelles par une aide sociale ciblée, même s’il faut pour cela commencer par utiliser des informations imparfaites pour ce ciblage. Ce serait déjà une amélioration significative.

Cependant, pour que la population soit en bonne santé, qu’elle puisse se nourrir correctement et faire face aux chocs exogènes survenant brutalement, mieux vaut lui procurer de bons emplois. Dans les secteurs stratégiques comme l’infrastructure ou la production manufacturière, les subventions ne font que comprimer la croissance. À court terme, s’ils ne se restructurent pas et s’ils ne deviennent pas plus compétitifs, certains secteurs pourraient pâtir de la suppression des subventions. Même si celles-ci peuvent aider quelques entreprises à se maintenir à flots, elles n’encouragent pas la création d’emplois. Elles contribuent à l’intensité en capital, pas à l’intensité de main-d’œuvre car il est moins coûteux d’investir dans des machines que d’embaucher du personnel. Au lieu d’inciter à recruter et à améliorer l’efficience, les subventions empêchent d’innover. C’est ce qui explique pourquoi la Tunisie souffre d’une économie aussi peu diversifiée et d’un volume d’échanges aussi faible par rapport à des pays qui présentent des caractéristiques analogues. Des mesures sont peu à peu mises en place pour mettre en évidence l’impact délétère des subventions, mais il faudrait nettement intensifier et accélérer les efforts allant dans ce sens. 

La Tunisie, de même que l’ensemble de la région MENA, pourrait bientôt suivre une nouvelle trajectoire. Elle est idéalement placée pour le commerce mondial (en théorie), pour l’innovation et pour l’emploi (en principe) et (si ces facteurs sont en place) pour la cohésion sociale. Mais il reste des pièges dont elle est elle-même à l’origine et qui sont devenus beaucoup trop présents. Tant que les subventions seront importantes et les incitations faibles, les pays de la région resteront prisonniers de ces pièges. Tout comme leur jeunesse désœuvrée et le processus de construction d’un État solide. Nous en voyons aujourd’hui le résultat : un cycle de conflits. 

Mais on peut rompre ce cycle. Il suffit de prendre garde aux pièges.

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