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Camp de réfugiés de Kakuma : un impact social nuancé sur les communautés d’accueil Turkana

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Le camp de réfugiés de Kakuma, dans le comté de Turkana, au nord-ouest du Kenya, abrite plus de 150 000 personnes, originaires pour la plupart du Soudan du Sud et de Somalie. Créé en 1992 dans l’une des régions les plus isolées du pays, c’est l’un des plus anciens camps de réfugiés au monde et ses résidents font désormais partie intégrante du tissu social, culturel et économique local.


Malgré de nombreuses études descriptives sur les interactions entre réfugiés, donateurs et communautés d’accueil autour du camp de Kakuma, aucune n’a estimé l’impact net de la présence des réfugiés et de l’afflux d’aide sur les autochtones. La Banque mondiale, le HCR et l’université de Notre-Dame viennent de publier un travail conjoint qui révèle que le camp a globalement eu un impact économique et social positif, même si certains segments de la population hôte et de l’économie locale n’ont pas bénéficié de cette situation. Et cela, aussi bien à proximité immédiate de Kakuma que dans le comté de Turkana.

Cette analyse, intitulée Refugee Impacts on Turkan Hosts (a), met en évidence un parcours de coexistence à la fois complexe et dynamique pour les communautés d’accueil. Tous les récits sont marqués par les interactions entre les autochtones et les réfugiés ainsi que par l’influence de facteurs externes (dont les changements climatiques et écologiques). Parmi eux, les sécheresses et les famines qui aggravent les souffrances des habitants du cru et affectent leur résilience et leur dignité. Plus précisément, ce travail montre que la présence et les activités des réfugiés ont des effets complexes sur la communauté turkana hôte. Ils vont du positif — resserrement des interactions et des réseaux sociaux, meilleur accès aux marchés et amélioration des indicateurs de santé et de bien-être physique — au négatif, avec la recrudescence des violences ou des atteintes à la dignité.

Les réfugiés et les Turkana ont ceci de commun qu’ils considèrent les « autres » comme violents, difficiles, cupides et irrationnels, captant des denrées alimentaires et des ressources auxquelles ils n’ont pas droit et assez indifférents au sort des femmes et des enfants. Dans le même temps et en total contraste, certains estiment — chez les Turkana comme chez les réfugiés — que l’autre groupe est composé de gens bien, pleins d’empathie, amicaux et ouverts à leurs voisins, cherchant à comprendre le contexte et les contraintes dans un souci de justice et d’équité.

Quatre grands constats ressortent de cette analyse d’impact social:

Premièrement, quand ils interagissent avec les réfugiés, les Turkana en ont (le plus souvent) une vision positive. Les perceptions qu’ont des réfugiés les membres de la communauté d’accueil vivant dans et à proximité de Kakuma se distinguent très sensiblement de celles que peuvent avoir les communautés vivant ailleurs. La fréquence des interactions entre locaux et réfugiés, qui dépend de la distance par rapport au camp, est également corrélée à la complexité des perceptions entretenues par la communauté hôte. La probabilité qu’un de ses membres ait une vision négative des réfugiés ne varie pas sensiblement avec l’éloignement du camp, mais la probabilité d’avoir une vision positive augmente à mesure que l’on s’en rapproche.

Deuxièmement, la présence des réfugiés semble profiter davantage aux femmes turkana qu’aux hommes. Les femmes turkana sont les grandes gagnantes de la présence des réfugiés, de l’ONU et des ONG, car le travail et les produits qu’elles fournissent pour le camp (tâches ménagères, corvées d’eau et de bois, livraison de charbon de bois, bois de chauffage et produits agricoles comme le sorgho) leur sont rémunérés en espèces ou en vivres, ce qui leur permet de nourrir leurs enfants et leurs familles. Elles parviennent également à tisser des relations d’amitié durables et à créer des réseaux d’entraide avec les réfugiés. Mais cela ne doit pas occulter les violences à leur encontre, dans le camp comme à l’extérieur, en particulier lors des corvées de bois de chauffage.

Troisièmement, la présence des réfugiés est fortement corrélée à une amélioration du bien-être physique de la communauté d’accueil. En s’appuyant sur des mesures de l’indice de masse corporelle et (surtout) des plis cutanés (SSF), l’analyse suggère que la communauté hôte de Kakuma bénéficie d’un état nutritionnel meilleur que les populations des autres régions du comté de Turkana, à l’exception de Lorugum, une région plus développée. Sans compter que cette hausse des valeurs SSF est, en moyenne, un excellent indicateur de l’accès à des aliments plus énergétiques.

Enfin, quatrièmement, la présence des réfugiés pourrait entraîner des disparités de stress psychologique au sein de la communauté d’accueil. Les Turkana de Kakuma (et ceux de Lorugum) se disent plus préoccupés par le travail, le chômage, l’éducation et les frais de scolarité — des inquiétudes qui ne se manifestent que lorsqu’elles correspondent à des réalités concrètes. En revanche, les habitants des zones marginalisées — et, en particulier les hommes et les femmes plus âgés — sont d’une manière générale préoccupés par tout ce qui a trait aux maladies, au manque d’eau et à l’état sanitaire du bétail.

Les communautés du comté de Turkana se sont révélées être des hôtes exemplaires pour les réfugiés de Kakuma. Quel que soit le groupe d’âge et le sexe, les Turkana vivant à proximité du camp estiment que la présence des réfugiés est positive et profitable. Autre motif de satisfaction, le fait que les Turkana soient prêts à œuvrer en partenariat avec les réfugiés et les acteurs de l’aide pour faire du camp de Kakuma un site durable et prospère qui renforce également la dignité, la résilience et le développement des populations d’accueil.

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