Le monde perdu de l’île de Socotra n’échappe pas au changement climatique

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Boat trip in Socotra by HopeHill
Balade en bateau le long du rivage de l’île
Crédit photo​ : HopeHill
Je ne me trouvais pas sur l’île de Socotra ni dans la ville d’Aden, au sud du Yémen, lorsque deux cyclones ont frappé cette région à la mi-novembre, mais de nombreux membres de ma famille et beaucoup de mes amis vivent là-bas. Suspendu aux informations, je pensais à l’impact cumulé des catastrophes naturelles et celles d’origine humaine, comme les conflits, sur le Yémen : pourquoi les populations pauvres de ce pays doivent-elles payer le prix fort pour des choses dont elles ne sont pas responsables ou qui parfois ne les concernent même pas ?

Socotra est une grande île connue pour être le paradis des défenseurs de l’environnement. On l’appelle souvent « le monde perdu » car elle abrite des centaines de plantes et d’oiseaux rares, dont la plupart sont endémiques. L’île compte 40 000 habitants et n’est pas dotée d’infrastructures correctes : la première véritable route a été construite assez récemment, en 2011. Son isolement, à environ 350 kilomètres de la côte méridionale du Yémen, l’a jusqu’à présent protégée du conflit qui sévit dans le pays depuis huit mois. En revanche, l’île n’a pas échappé aux effets du changement climatique.

Deux cyclones se sont abattus sur Socotra en l’espace d’une semaine. C’est la première fois que deux phénomènes de ce type (le cyclone Chapala était un ouragan et le cyclone Megh a été rétrogradé au rang de tempête tropicale) se succèdent en si peu de temps au cours d’une même saison.  
 
Dragon's Blood Tree, Socotra Island by Rod Waddington
Le Dragonnier de Socotra 
Crédit photo​ : Rod Waddington

Les chercheurs attribuent ce phénomène inhabituel (la présence de cyclones en mer d’Oman) aux effets d’El Niño, conjugués au changement climatique (a) et à l’aggravation de la pollution atmosphérique. Ces facteurs pourraient en effet modifier l’activité des cyclones tropicaux dans la région, en la faisant se déplacer d’une partie de l’océan Indien à une autre.

Depuis que les cyclones ont frappé Socotra, ses habitants campent dans des bâtiments publics  ou vivent dehors, en plein air. Si des pays du Golfe ont apporté une aide d’urgence, notamment en fournissant des tentes, celle-ci est insuffisante pour profiter à tous. Plus de 700 habitations, pour la plupart rudimentaires et construites en pierre, ont été détruites. L’économie locale a également subi des dégâts colossaux : le secteur de la pêche a été anéanti, avec la perte d’environ 785 bateaux et 1 130 filets. Le principal port de Socotra a été fortement endommagé. Les pêcheurs ne peuvent plus y amarrer les grandes embarcations et les boutres traditionnels en bois qu’ils utilisent.

« Nous n’étions pas préparés à une catastrophe naturelle d’une telle ampleur, nous ne savions pas quoi faire », explique Ali Salem, un pêcheur de 37 ans qui vit à Socotra. « C’est comme si la mer était en colère contre nous. Beaucoup de gens ont perdu leurs moyens de subsistance. »

Les cyclones ont mis hors d’usage les modestes infrastructures de l’île, ses routes et ses réseaux de télécommunications. Leur impact a également été considérable dans la partie continentale du Yémen, notamment dans les gouvernorats de l’Hadramaout, de Shabwah et d’Abyan. Au total, les inondations ont tué 26 personnes et en ont blessé 78 autres, près de 1 000 maisons ont été détruites et on estime à 50 000 le nombre de personnes déplacées, dont 18 000 à Socotra, soit quasiment la moitié de la population de l’île.

Le Yémen se débat déjà dans une situation catastrophique à cause de la guerre. Le conflit, qui dure depuis le mois d’avril, a profondément détérioré la capacité limitée du pays à faire face aux catastrophes naturelles imprévisibles.
 
Hadibo Sunset, Socotra Island by Rod Waddington
Hadibo, capitale de l’île de Socotra
Crédit photo​ : Rod Waddington

Les conséquences de ces cyclones nous laissent entrevoir les problèmes auxquels le Yémen sera de plus en plus confronté dans le futur. Même lorsque la paix sera revenue, le changement climatique sera toujours une menace au Yémen ​. Cette fois-ci, dans le contexte du conflit qui sévit sur le continent, l’intervention d’urgence a été médiocre. Les prochaines autorités yéménites devront construire des abris d’urgence, et rendre les habitations et les infrastructures plus résilientes aux aspects les plus dramatiques du changement climatique.

Auteurs

Ahmad Lajam

Spécialiste de la gestion des risques de catastrophe

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