Mieux collecter les données pour améliorer le bien-être des populations au Moyen-Orient

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Emad Abd Elhady l World BankLes conflits et les incertitudes liés à l’économie s’accroissent au Moyen-Orient et en Afrique du Nord (MENA). Si les causes des conflits sont multiples, leur impact négatif sur le bien-être des populations ne fait aucun doute. La région MENA conjugue deux records dans le monde : c’est la région qui accueille le plus grand nombre de personnes déplacées sur son sol mais c’est aussi celle qui génère le contingent le plus important de populations déplacées (a). Du fait de cette situation, les grands enjeux de développement dans la région ne se limitent plus (a) pour la Banque mondiale à la gouvernance, à la responsabilisation, au chômage des jeunes et à la création d’emplois : ils englobent désormais l’aide humanitaire, la reconstruction post-conflit ainsi qu’une aide ciblée en faveur de divers groupes vulnérables, et ce, dans un contexte sécuritaire et politique délicat. Dans ces circonstances, les pays en développement de la région MENA auront d’énormes difficultés à tenir les Objectifs de développement durable (ODD) des Nations Unies.

Les données : un point crucial

L’obtention en temps voulu de données (a), leur accessibilité et leur qualité sont des facteurs clés pour la mesure et le suivi de la pauvreté ou plus généralement des indicateurs relatifs aux ODD. L’évaluation des progrès réalisés en matière de réduction de la pauvreté s’effectue avant toute chose sur la base des données issues des enquêtes sur la consommation des ménages.

Depuis l’année 2000, les 13 pays en développement de la région MENA ont progressé sur ce point. Dans les années 90, un tiers d’entre eux n’avait jamais organisé d’enquête. Cependant, sur la période 2006-2015, la totalité de ces pays avait réalisé une enquête au moins, voire deux au moins, pour deux tiers d’entre eux. En dépit de ces avancées, le nombre d’enquêtes auprès des ménages disponible est loin d’être idéal. Entre 2006 et 2010, si la moyenne annuelle des enquêtes effectuées s’élève à quatre pour la région, elle tombe à trois par an entre 2011 et 2015. À notre connaissance, seuls trois pays sur les 13 considérés disposent d’enquêtes comparables après 2009. Dans la région du Machreq (Liban, Territoires palestiniens, Jordanie, Syrie et Iraq), tout particulièrement marquée par les conflits et les déplacements de population, aucune estimation de la pauvreté s’appuyant sur des enquêtes auprès des ménages n’a été publiée depuis 2012. En plus du reste, la région risque aussi de se retrouver privée de données (a).
 

Du fait de l’absence de données récentes, la Banque mondiale n’a publié aucune estimation sur l’extrême pauvreté dans la région MENA depuis 2010, privant de ces statistiques l’édition 2016 de son nouveau rapport phare sur la pauvreté et la prospérité partagée. L’accès aux données demeure également problématique : seule une enquête sur six sur la période 2006–2015 comportait des données indispensables à la mesure de la pauvreté et était mise à disposition du public par téléchargement.

La collecte des données a aussi fait les frais des troubles dans la région, qui tendent à monopoliser les ressources. Quant à l’accessibilité des données, elle a été réduite parce que les chiffres de la pauvreté constituent une question sensible chez les dirigeants mais aussi par soucis de confidentialité. Dans le même temps, pourtant, les agences nationales de la statistique reconnaissent la nécessité de disposer de données pour faciliter l’élaboration de politiques, notamment en période d’instabilité.

Une conférence pour lever les obstacles
 
Conférenciers et représentants des agences nationales
de la statistique  se sont penchés sur les défis liés à la
collecte et à l’échange de microdonnées
Pour favoriser le partage des connaissances entre statisticiens au sein de la région MENA et en dehors, l’équipe de la Banque mondiale chargée du développement des statistiques dans la région a organisé une conférence régionale en France, au Centre pour l’intégration en Méditerranée. Conférenciers et représentants de haut niveau des agences nationales de la statistique de la région MENA se sont penchés sur les défis liés à la collecte et à l’échange de microdonnées pour évaluer le bien-être des populations et guider les politiques publiques.

Des intervenants venus du Mexique et d’Indonésie ont parlé de leur expérience des systèmes de collecte des microdonnées, de l’accès aux données et du rapprochement entre ces systèmes et l’élaboration des politiques. Ils ont souligné l’importance d’un accès régulier à des données de qualité et la richesse que représentent les réactions du grand public. 
         
Autre exemple, celui du Bureau central palestinien des statistiques, qui publie sur son site web (a) la plupart des microdonnées collectées. Selon son président, Ola Awad, le principal objectif des bureaux de la statistique consiste à produire des données et à les diffuser : seule la responsabilité de l’utilisateur est engagée en cas d’abus (mais ceux-ci sont rares). À partir d’un recensement et d’enquêtes sur le budget des ménages palestiniens, la Banque mondiale a pu dresser une carte détaillée de la pauvreté (a) des Territoires, en mettant en relation les différents freins et obstacles à la croissance et à l’investissement.

Najla Ali Murad, directrice de la stratégie de la réduction de la pauvreté en Iraq, a expliqué que son pays se tournait vers des technologies et des méthodes nouvelles pour la collecte de données en période de crise. En 2006 et 2011, les bureaux iraquiens de la statistique ont organisé, avec le concours de la Banque mondiale, des enquêtes de grande qualité sur le budget des ménages (disponibles en anglais sur le site de la Banque mondiale). Grâce aux données de 2011, le gouvernement a pu évaluer les conséquences (a) des crises de 2014 sur le plan de la pauvreté.

La Banque mondiale a elle-même mis au point des instruments susceptibles d’aider les pays à collecter de nouvelles informations et de mesurer le bien-être dans les territoires vulnérables et touchés par un conflit. En témoignent l’utilisation d’images (a) satellite, lorsque les données d’un recensement ne sont pas disponibles ou obsolètes ; l’utilisation de techniques d’estimation à échelle réduite (a) pour cartographier la pauvreté ; le recours à la méthode SWIFT (Survey of Well-being via Instant and Frequent Tracking) pour collecter facilement des données sur les revenus et les dépenses à un coût raisonnable et pour un résultat efficace. Les discussions ont porté également sur les instruments (a) disponibles pour aider les agences de la statistique à rendre anonymes, archiver et diffuser les données.

Beaucoup de pays de la région MENA rencontrent les mêmes difficultés, comme la perception largement répandue que les agences nationales de la statistique ne doivent publier que des indicateurs et s’abstenir de communiquer des microdonnées. Or la collecte de données utiles et leur usage à bon escient est une étape essentielle pour identifier et résoudre les nombreux défis rencontrés par les populations au sein de la région MENA et dans le monde.           
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Auteurs

Aziz Atamanov

Senior Economist, Poverty Global Practice

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