Jordanie : comment l’autorité chargée de l’irrigation peut-elle assurer la continuité du service ?

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 Dudarev Mikhail l Shutterstock.comVous êtes à la tête de l’autorité chargée de l’irrigation. Vos contraintes : une demande grandissante, la priorité accordée par les autorités à la sécurité alimentaire et un dispositif à bout de souffle, mis en place voici 40 ans. Sans oublier les difficultés budgétaires et le fait que les tarifs pratiqués n’ont pas suivi le coût de la vie. Quelles sont vos marges de manœuvre ?

Ce sont les différentes options possibles, en fonction du contexte, que nous avons étudiées avec l’Autorité de la vallée du Jourdain (AVJ), rattachée au ministère jordanien de l’Eau et de l’irrigation.

La Jordanie est l’un des pays au monde les plus concernés par le stress hydrique  : ses ressources renouvelables annuelles par habitant (145 m3) la placent bien en deçà du seuil définissant une pénurie d’eau grave (500 m3). La concurrence à laquelle se livrent les agriculteurs, les industries et les ménages autour de l’eau irriguée met en péril l’approvisionnement. D’où un recul des volumes d’eau douce disponibles dans la vallée du Jourdain , qui s’accompagne d’une hausse du recours aux eaux usées traitées — une pratique qui, si elle soulage les agriculteurs, rejaillit négativement sur la qualité globale de l’eau.

Depuis 20 ans, les terres cultivées gagnent progressivement du terrain dans la vallée du Jourdain . De nouvelles techniques agricoles et d’irrigation (notamment les serres et les systèmes de goutte-à-goutte) ont amélioré les rendements. Pour autant, les modes de culture n’ont pratiquement pas changé. En 1994, la tomate, l’aubergine, le concombre, la pomme de terre et la courge occupaient 62 % des terres arables. En 2012, cette part était passée à 69 % (même si, depuis, elle est retombée à 66 %). Depuis 2010, les rendements par hectare diminuent, de même que la productivité par ouvrier. Les conflits régionaux ont encore réduit les débouchés d’exportation pour les produits agricoles du pays .

Dans la vallée du Jourdain, l’AVJ gère les infrastructures d’irrigation mais la prospérité de cette région dépend de son aptitude à fournir suffisamment d’eau de bonne qualité. Or, le manque de viabilité financière de l’Autorité entrave ses moyens d’action. Des déficits importants et un système d’irrigation vieillissant ont déjà conduit à tailler dans les dépenses d’entretien, ce qui ne fait que compromettre la pérennité à moyen et long termes des dispositifs en place. D’autant que les résultats financiers de l’AVJ sont fragilisés par le renchérissement de l’électricité et le démantèlement des subventions publiques.

Comment faire pour se sortir de ces difficultés financières ? Un rapport publié ce mois-ci avec l’appui du Programme de partenariat pour l’eau (WPP), intitulé The Cost of Irrigation Water in the Jordan Valley, s’intéresse à des solutions novatrices pour mieux gérer les ressources en eau à des fins agricoles. Il étudie ainsi des pistes pour optimiser le système d’irrigation (côté fourniture) et l’efficacité de l’utilisation des ressources selon les cultures (côté demande). Il passe également en revue des dispositifs permettant de réduire les coûts et d’accroître les recettes de l’AVJ et d’aider les agriculteurs à gérer leur demande en eau. Les conclusions de l’analyse pointent sur la nécessité pour l’Autorité d’augmenter ses tarifs afin de conforter sa viabilité financière, tout en soulignant que l’ampleur de ces augmentations pourrait être limitée, sous réserve d’optimiser l’efficacité de la facturation et du recouvrement des sommes dues ou de réaliser des économies (sur l’électricité par exemple). Plus les améliorations seront conséquentes, moins l’Autorité devra augmenter ses tarifs — le prix auquel elle vend l’eau de ses conduites d’irrigation aux consommateurs que sont, par exemple, les agriculteurs.

En plus d’analyser des scénarios de prix, le rapport étudie également les modes de culture pour montrer comment les agriculteurs – et l’environnement – pourraient bénéficier d’une évolution des pratiques dans certaines régions. Ainsi, en privilégiant des plantes moins gourmandes en eau, les agriculteurs seraient mieux à même de résister durablement aux pénuries.

Une analyse des effets distributifs d’une hausse des tarifs montre qu’ils sont relativement modestes. Étant donné que la vallée du Jourdain compte moins de 10 000 agriculteurs et que le nombre d’agriculteurs pauvres y est encore moins important, il sera relativement simple pour les autorités jordaniennes de soutenir ou de subventionner les exploitants les moins fortunés si les tarifs de l’eau fournie par l’AVJ devaient augmenter.

Les enseignements de ce travail ont une portée générale : de nombreux organismes chargés de l’irrigation dans le monde sont confrontés aux mêmes contraintes, à cause d’une hausse de la demande consécutive à une augmentation rapide des revenus et de l’urbanisation, du vieillissement des infrastructures et du durcissement des contraintes budgétaires.

Une approche utilitariste de l’irrigation se révèle plus viable du fait notamment que de nombreux agriculteurs (c’est vrai en tous les cas pour la Jordanie) peuvent supporter une hausse des tarifs qui reflète précisément le coût réel de l’adduction d’eau au moment où ils s’en servent. C'est cette stratégie qui pénalisera le moins les consommateurs. Pour de nombreux agriculteurs, même confrontés à une hausse du prix de l’eau, le coût de l’irrigation publique tend à être relativement modeste comparé à quantité d’autres intrants.
    

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