Le Yémen : un pays à la croisée de l’action humanitaire et des efforts de développement

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La situation vue par la nouvelle responsable des opérations de la Banque mondiale pour le Yémen



Avant même de sombrer dans la violence, le Yémen était le pays le plus pauvre de la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Sous l’effet de la guerre et de l’effondrement économique qui s’en est suivi, il est devenu l’épicentre d’une escalade d’urgences interdépendantes que les Nations Unies qualifient de « pire crise humanitaire au monde ». Ce billet est le premier d’une série de trois publications consacrées à l’action de la Banque mondiale au Yémen.

J’ai pris mes fonctions de responsable des opérations de la Banque mondiale pour le Yémen au mois de juillet dernier. Beaucoup de choses se sont passées depuis, et il n’y a pas un jour sans que je ne sois impressionnée par la résilience et la force des Yéménites face à tant d’incertitudes et de difficultés. J’apprends aussi beaucoup d’une équipe qui s’attache sans relâche à innover et trouver des solutions qui améliorent les conditions de vie de la population.

La crise au Yémen entre dans sa quatrième année et ne faiblit pas. Environ 75 % de la population, soit 22,2 millions d’habitants, ont besoin d’une aide humanitaire ou d’une protection, dont plus de la moitié (11,3 millions) nécessitent une aide d’urgence. Quelque 16 millions de Yéménites sont actuellement privés d’eau potable et d’équipements sanitaires, et 18 millions n’ont pas accès à des soins de base. Plus d’un million de cas de choléra ont été recensés depuis le début de l’épidémie en avril 2017. La progression des infections s’est accélérée pour atteindre 10 000 nouveaux cas par semaine, soit le double de la moyenne enregistrée au cours des huit premiers mois de l’année. Le pays compte 8,4 millions d’habitants qui souffrent d’une grave insécurité alimentaire et qui risquent la famine. Les pourparlers de paix prévus pour le mois de septembre dernier ne se sont pas matérialisés et on assiste à une intensification des affrontements autour du port stratégique de Hodeïda, principale porte d’entrée et de sortie des échanges pour les régions du nord et du centre.

Nous sommes à un tournant critique. Tandis que les perspectives de paix restent minces dans un horizon immédiat, la poursuite de l’aide internationale est capitale pour préserver le capital humain et ouvrir la voie au redressement demain.

Un nouveau modèle pour accompagner les États en situation de fragilité, de conflit et de violence

La collaboration de la Banque mondiale avec le Yémen remonte à une cinquantaine d’années. Depuis juillet 2016, l’IDA, son fonds pour les pays les plus pauvres, a mobilisé 1,2 milliard de dollars pour un programme d’interventions qui permette de faire face à la crise. Ce programme d’urgence est en partie le résultat d’un changement de paradigme dans la manière de financer les efforts de développement dans les environnements fragiles et les situations de conflit. Il s’agit, pour la Banque, d’identifier comment le développement peut, parallèlement aux interventions humanitaires, favoriser la résilience et, à terme, soutenir la reprise et la stabilité. Notre stratégie au Yémen s’est attachée à définir un programme de soutien destiné à préserver le tissu social et l’économie, et qui jette les bases de la transition vers la reconstruction dès le retour de la paix.

Faire face aux besoins immédiats

Les besoins de financement pour le relèvement et la reconstruction, qui sont indispensables au soutien de l’action humanitaire, sont considérables et urgents. En dépit du conflit toujours en cours, les projets de la Banque mondiale parviennent à obtenir des résultats très encourageants.

C’est ce qu’illustre notamment la mise en place d’une réponse intégrée de lutte contre les risques de famine et de soutien à la santé. Dans le cadre du projet de santé et de nutrition d’urgence (a), nous nous attaquons aux causes profondes de la famine en fournissant des services essentiels à plus de 14,6 millions d’habitants. Nous soutenons par ailleurs les moyens de subsistance de la population avec des programmes d’investissement communautaires et de travail contre rémunération (300 millions de dollars) qui ont permis de créer 4 millions de journées de travail, au profit de plus de 1,2 million de personnes. Un programme de transferts monétaires d’urgence de 200 millions de dollars a permis à 1,5 million de foyers pauvres et vulnérables d’acheter des denrées grâce au versement d’allocations sans conditions (a).Un autre projet s’emploie à rétablir et accroître la production des petits agriculteurs (a) en promouvant des pratiques agricoles qui améliorant la productivité et la nutrition.

Nous soutenons la lutte contre l’épidémie de choléra (a) sur plusieurs fronts. Le volet d’intervention d’urgence contre le choléra, mis en place par l’IDA avec le concours de l’UNICEF et de l’OMS, a permis de traiter 664 000 patients sur le million de cas suspectés, réduisant le taux de mortalité de 2,3 % à 0,21 %. Environ 700 000 personnes ont en outre bénéficié d’une campagne de vaccination orale dans les districts les plus à risque. Ce programme, qui appuie également les personnels hospitaliers et travailleurs sanitaires, a financé 2 900 centres de santé afin de préserver les capacités institutionnelles de ce secteur. Il a par ailleurs permis à 1,43 million de personnes d’avoir accès à des sources d’eau améliorées et à 1,79 million d’habitants de bénéficier de meilleurs services d’assainissement dans les zones touchées par l’épidémie.

Un autre aspect important de notre action au Yémen concerne le soutien à des infrastructures indispensables pour la fourniture de services essentiels. Le projet de réhabilitation d’urgence des services en milieu urbain (a) soutiendra à terme 1,4 million de Yéménites par le biais de la création de 1,5 million de jours de travail, la construction de 400 kilomètres de routes et la production de 600 000 MW d’électricité. Au mois de septembre, ce projet a notamment assuré l’installation de systèmes à énergie solaire hors réseau et le remplacement de quelque 6 000 ampoules par des lampes à LED dans le plus grand hôpital public de Sanaa (a), permettant ainsi à cette structure ainsi qu’au centre d’oncologie adjacent de fournir des soins vitaux à quelque 4 000 patients par jour. Enfin, un projet d’accès d’urgence à l’électricité (a) de 50 millions de dollars se consacrera, selon un modèle novateur porté par le secteur privé, à des équipements de santé, d’éducation, d’approvisionnement en eau et d’électricité essentiels dans les zones rurales et les zones urbaines périphériques.

Ces opérations d’urgence sont l’illustration d’une coopération équilibrée entre la Banque mondiale et l’ONU, la première apportant des financements ainsi qu’une expertise technique et opérationnelle, et la seconde un appui sur le terrain. Mais si les ressources de l’IDA sont acheminées par le biais des organismes des Nations Unies, les services à la population sont en fait largement assurés par des institutions nationales dont la mise en place, pour certaines d’entre elles, a bénéficié du soutien de l’IDA au cours des deux dernières décennies. L’action de la Banque mondiale face à la crise au Yémen s’attache en priorité à préserver les capacités et la résilience d’institutions locales qui, à l’instar du Fonds social pour le développement (SFD) et du Projet de travaux publics (PWP), jouent un rôle primordial.

L’avenir est incertain, mais nous devons poursuivre nos efforts d’investissement et d’adaptation pour éviter que les Yéménites et leurs institutions ne continuent de perdre les avancées obtenues au cours des dernières décennies.

Les pays sortant d’un conflit prolongé replongent souvent fatalement dans la violence. C’est pourquoi il ne faut pas attendre la fin du conflit pour semer les graines de la paix et de la stabilité et pour poser les bases de l’efficacité des institutions et du développement du capital humain. La 18e reconstitution des ressources de l’IDA (IDA-18) a fortement accru les financements alloués à des programmes entrepris dans les pays qui, à l’instar du Yémen, sont exposés à la fragilité et au conflit. De fait, il faudra mobiliser des financements importants pour continuer à endiguer l’érosion du capital humain au Yémen et reconstruire les institutions et les infrastructures du pays. À cet égard, le projet de la Banque mondiale pour le capital humain arrive à point nommé pour impulser une nouvelle dynamique et prioriser, face aux enjeux du conflit, une approche axée sur le capital humain. La paix demeure incertaine, la route vers le redressement s’annonce longue et notre travail ne fait que commencer.

Auteurs

Raja Bentaouet Kattan

Responsable des opérations de la Banque mondiale pour le Yémen

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