Le secteur des services ou le secteur manufacturier : lequel contribue le plus à la croissance et à l’emploi ?

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Outre l’essor de la mondialisation, qui constitue un facteur clé de la croissance rapide de nombreux pays, la question qui se pose aujourd’hui est de savoir lequel du secteur des services ou du secteur manufacturier pourrait représenter la principale source de croissance pour les pays en développement...

 

Les pays à revenu intermédiaire et élevé d’Asie de l’Est sont entrés dans la mondialisation grâce aux activités manufacturières en suivant la voie traditionnelle du développement qui les a conduits de l’agriculture aux activités de transformation, et c’est seulement par la suite qu’ils se sont tournés vers les services. L’Asie du Sud (en particulier l’Inde) semble en revanche contourner cette voie traditionnelle en passant directement par la porte des services, aidée en cela par la technologie de l’information et par l’externalisation, grâce auxquelles les services ne sont plus considérés comme des activités non exportables. Pour les pays de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA), quelle trajectoire de croissance pourrait émerger et être encouragée ? Celle des services ou celle du secteur manufacturier ?

Il convient de se demander s’il importe ou non de savoir quel secteur est source de croissance, et si oui, pourquoi. Les activités manufacturières présentent les atouts suivants : possibilité de réaliser des économies d’échelle qui réduisent les coûts de production, corrélation généralement négative entre le prix des biens manufacturés et la demande et, enfin, possibilité d’exporter la production du secteur en direction de pays développés plus riches, ce qui augmente de fait la base de production et contre les effets que pourraient avoir les gains de productivité générateurs d’économies de main-d’œuvre.

On considère souvent que le secteur des services dispose d’un potentiel limité d’exportation ou d’économies d’échelle, et qu’il ne peut donc pas profiter de l’expansion du commerce mondial (une coupe de cheveux ou un repas au restaurant, par exemple, ne peuvent être consommés que localement). En outre, on pensait que la hausse de la consommation de services était liée à une situation de richesse plutôt qu’à une baisse des prix induite par la technologie, caractéristique qui, en l’absence de débouchés commerciaux mondiaux, limitait le potentiel de croissance des services via la demande intérieure.

Les limitations évoquées ci-dessus continuent de caractériser largement les services traditionnels (commerce, hôtellerie, restauration et administration publique). En revanche, les services modernes peuvent entrer dans le cadre des échanges transfrontières et aussi bénéficier (dans certains cas) d’économies d’échelle et de progrès technologiques réducteurs de coûts. Cette catégorie de services englobe les processus d’entreprise qui peuvent être externalisés (comme par exemple les déclarations de sinistre dans le domaine de l’assurance, la transcription de dossiers médicaux ou les centres d’appels…), ainsi que les services de transport, de logistique et de communication.

Selon le dernier rapport de la Banque mondiale consacré aux évolutions et perspectives économiques dans la région MENA (septembre 2011), le profil de croissance et de création d’emplois des pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord présente les caractéristiques suivantes :

  • Le secteur des services a constitué une importante source de croissance de la valeur ajoutée et de création d’emplois dans les pays de la région MENA pendant la deuxième partie de la décennie 2000, que le pays soit exportateur ou importateur de pétrole.
     
  • Le secteur manufacturier commence à contribuer de façon notable à la croissance de la valeur ajoutée dans certains pays de la région (Jordanie, Égypte, Tunisie, Iran et Qatar), mais son influence sur la création d’emplois est géographiquement limitée (Algérie et Qatar).
     
  • Outre les services, le secteur pétrolier (ainsi que l’électricité, le gaz et l’eau) a constitué l’autre grand moteur de croissance dans 6 des 12 pays de la région exportateurs de pétrole,mais l’influence directe de ce secteur sur la création d’emplois a été négligeable. Néanmoins, le secteur pétrolier a permis la croissance de l’économie non pétrolière au travers des transferts et des programmes d’investissement public.
     
  • L’agriculture a joué un rôle majeur dans la croissance de la valeur ajoutée et de l’emploi dans un seul pays exportateur de pétrole (Algérie). Elle a aussi été importante pour la croissance de l’emploi dans un autre pays en développement exportateur de pétrole (Iraq) et pour la croissance de la valeur ajoutée dans quelques pays importateurs de pétrole (Maroc, Égypte, Tunisie).
     
  • LeBTP joue un rôle moins important dans la croissance de la valeur ajoutée, mais il est déterminant pour la création d’emplois dans certains pays exportateurs de pétrole membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG), même si les entreprises du secteur et nombre des emplois qu’il génère sont aux mains d’étrangers.
     

Les données actuellement disponibles ne permettent guère de faire la part des services traditionnels et des services modernes. C’est pourquoi on utilise, comme valeur de substitution, la ventilation des emplois tertiaires entre les emplois dans la fonction publique et les autres. Le rapport observe que la contribution des services non fournis par la sphère publique (en particulier le commerce, le tourisme, la logistique et la communication, et dans le cas de l’Égypte, le secteur combiné de la finance, de l’assurance et de l’immobilier) à la croissance de la valeur ajoutée est substantielle par rapport à la contribution des services publics.

Ce constat vaut aussi pour la création d’emplois dans la plupart des pays de la région MENA (surtout dans les pays importateurs de pétrole, dont l’espace budgétaire est relativement restreint), lesquels ont enregistré une croissance toute limitée de l’emploi dans la fonction publique. C’est le secteur privé qui a créé le plus d’emplois tertiaires, tiré notamment par le commerce et le tourisme et, dans le cas du Qatar et de quelques autres pays du CCG, le secteur combiné de la finance, de l’assurance et de l’immobilier. Puisque, dans la région MENA, la création d’emplois tertiaires provient essentiellement des services traditionnels, il apparaît que cette région ne réplique pas, pour l’heure, la « révolution des services » qu’a connue l’Inde.

En ce qui concerne le secteur manufacturier, on ne sait pas encore si la région MENA pourrait suivre la voie traditionnelle tracée par l’Asie de l’Est d’une croissance tirée par l’industrie manufacturière. Cependant, cette possibilité mérite qu’on s’y intéresse, puisque le secteur manufacturier de la région MENA, bien que représentant une faible part de la valeur ajoutée, soutient avantageusement la comparaison avec la taille de ce secteur dans les pays d’Asie de l’Est au moment de leur décollage, il y a un demi-siècle (voir graphiques ci-contre et ci-dessous).

Au cours de la dernière décennie, les pays de la région MENA ont étoffé leur présence dans les échanges mondiaux : la part de la région dans les exportations mondiales a progressé de 20 % (Banque mondiale, Évolution et perspectives économiques de la région MENA  – Maintenir la reprise et aller au-delà, janvier 2011). Toutefois, l’ouverture des échanges ne suffit pas à elle seule à influer positivement sur l’emploi à moyen et long terme par le biais du secteur manufacturier : elle doit s’accompagner d’investissements étrangers directs (IED) qui permettent une meilleure articulation avec les marchés de produits internationaux et une progression sur l’échelle de valeur des produits (Dasgupta, Nabli et al., « Making trade work for jobs: international evidence and lessons for MENA », in Nabli, M. (ed.), Breaking barriers to high Economic Growth: better governance and deeper reforms in the Middle East and North Africa, Banque mondiale, 2008).

Sachant l’importance que revêt la mondialisation pour le potentiel qu’a un secteur de contribuer à une croissance soutenue à long terme, le rapport sur les évolutions et perspectives économiques dans la région MENA formule un constat intéressant : alors que, dans les pays de la région MENA, le secteur manufacturier a attiré relativement peu d’IED par rapport aux autres secteurs, ces IED créent, en proportion, davantage d’emplois que ceux allant à d’autres secteurs. Cette observation laisse entrevoir le potentiel de croissance manufacturière pour les pays MENA s’ils participent plus aux échanges internationaux et s’ouvrent davantage aux investissements venus de l’étranger.

Conclusion ? Le secteur des services et l’industrie manufacturière peuvent tous deux servir de moteur à la création d’emplois et à la croissance des revenus dans la région MENA. Néanmoins, on n’a pas encore déterminé lequel de ces deux secteurs constituera une source durable de croissance à long terme. La prépondérance de l’un de ces deux secteurs (ou d’un autre) sera fonction du détail du programme de réforme de chaque pays.

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