Moyen-Orient et Afrique du Nord : changer de modèle de développement

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Ces dernières décennies ont vu évoluer les priorités des modèles de développement économique, la réduction des importations cédant le pas à la promotion des exportations, nouvelles garantes de la prospérité.

Pour les pays du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA), aucun de ces deux paradigmes n’a été vraiment efficace : l’économie stagne et le chômage, en particulier chez les jeunes, reste élevé. Le moment est sans doute venu pour eux d’emprunter une trajectoire différente, en misant sur la demande intérieure régionale pour stimuler le développement économique.

La stratégie de substitution aux importations, qui a eu son heure de gloire au milieu du siècle dernier, prévoyait de renforcer la production nationale afin d’avoir des substituts aux produits importés avec, à la clé, une industrialisation bénéfique. Accordant une place centrale à l’État, à travers des entreprises publiques omniprésentes, des tarifs douaniers élevés et des licences d’importation, cette stratégie a progressivement perdu de son attrait sous l’effet des crises de la dette de la fin du siècle dernier.

La réussite des pays d’Asie qui, comme la Corée, ont fait le pari de l’exportation, a entraîné un basculement des priorités de développement — cette évolution reposant sur la conviction que l’exposition à la concurrence internationale et les transferts de technologie découlant des investissements directs étrangers auraient un effet catalyseur sur la production nationale. Les politiques privilégiant les exportations ont évolué, passant de la promotion des échanges en soutien aux industries locales à la volonté de faire des pays en développement des plateformes intégrées aux chaînes de valeur d’entreprises multinationales.

Comme pratiquement partout ailleurs dans le monde, les stratégies de substitution aux importations ont fait long feu dans les pays de la région MENA, mais les instruments mis en place dans ce but (entreprises d’État, tarifs élevés et subventions) sont toujours là. Et les politiques de développement tiré par les exportations n’ont guère amélioré leur situation. D’autant qu’avec la montée des tensions commerciales internationales, du protectionnisme et de la crainte d’une récession mondiale, la viabilité du modèle reposant exclusivement sur les exportations est de plus en plus remise en cause.

Pour les pays de la région MENA, la solution pourrait bien passer par la demande intérieure régionale : par son intensité, celle-ci pourrait transformer ces économies dirigées en économies de marché. Bien sûr, c’est une véritable révolution pour des pays qui ont toujours préféré faire cavalier seul : la région MENA est l’une des moins intégrées au monde, malgré les gains potentiels d’un démantèlement des obstacles à la circulation des biens et des services. Si la plupart des pays représentent des marchés relativement étroits, la région compte plus de 400 millions d’habitants, soit environ deux fois plus que l’Europe de l’Ouest. Sans oublier que sa population devrait doubler d’ici 2050, contrairement à l’Europe où le moteur démographique est pratiquement à l’arrêt.

La place grandissante des jeunes, qui constituent déjà la majorité de la population, réclament des changements économiques et politiques et sont en quête de débouchés économiques, remet en cause le statu quo. L’espoir réside sans doute dans l’engouement pour les technologies numériques des jeunes et des dirigeants. Des services de qualité et une productivité supérieure du secteur informel pourraient servir de nouveaux moteurs à la croissance et les échanges de services pourraient contribuer à la prospérité de la région. Mais, pour cela, il est indispensable que les pays de la région MENA coopèrent pour poser les jalons d’un réseau internet et de systèmes de paiements dématérialisés à l’échelle régionale.

Des pays comme l’Algérie, l’Égypte et le Maroc pourraient aussi développer leurs relations avec leurs voisins subsahariens dans la banque, l’énergie, l’agro-industrie et les télécommunications. L’explosion démographique des pays de la région MENA va de pair avec une demande potentielle encore inexploitée, en particulier dans l’agro-industrie et d’autres filières primaires et tertiaires, capable de doper la production locale, de favoriser l’intégration commerciale du continent (y compris dans le reste de la péninsule arabique) et de relancer l’intégration régionale de ces pays. Ce resserrement des relations entre pays de la région MENA confortera les nombreuses initiatives engagées sur le continent africain et notamment la dernière en date, la zone de libre-échange continentale (a).

L’abaissement des tarifs douaniers, l’amélioration de la logistique et la mise en place de systèmes de paiement transfrontaliers contribueront indubitablement à l’intégration régionale. Mais les barrières pratiquement impénétrables à l’accès des entreprises à certains marchés essentiels ou, pour reprendre le jargon des économistes, le « manque de contestabilité », sont au cœur de cette incapacité des pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord à s’intégrer au plan national et régional. Comme ils ont favorisé les entreprises en place, privées ou détenues par l’État, cette réalité fait le lit du népotisme et de pratiques s’apparentant à la recherche de rentes — y compris, mais sans s’y limiter, l’octroi de licences d’importation exclusives qui récompensent ceux qui les détiennent et dissuadent toute concurrence, interne ou étrangère. Ce défaut de contestabilité du marché intérieur se répercute aussi au plan régional : les entreprises nationales en place ont tendance à ériger des barrières à l’entrée et ont du mal à se projeter à l’échelle régionale et, a fortiori, internationale.

Pour enclencher l’intégration nationale et régionale, il faut démanteler les groupes de pression défendant des intérêts particuliers. Concrètement, cela pourrait se traduire par la création d’autorités réglementaires chargées de promouvoir la libre-concurrence. La stimulation de la demande régionale, conjuguée à des réglementations imperméables aux ingérences, favorisant la concurrence et combattant les pratiques contraires, pourrait empêcher la perpétuation des puissantes oligarchies qui contrôlent toutes les tentatives de libéralisation, ternissant l’idée même de toute réforme auprès des citoyens.

Les partenaires du développement peuvent aider les pays de la région MENA en soulevant, de manière concertée, cette question de la contestabilité et de la création d’organismes locaux crédibles et indépendants indispensables pour promouvoir la concurrence, première étape obligée de l’édification de sociétés plus inclusives. Pour garantir que la situation évolue, ils doivent conditionner leur assistance à des mesures pro-concurrence et apporter leur expertise technique pour la création d’organismes réglementaires nationaux et régionaux à la fois compétents et indépendants.

Faute d’avoir une portée suffisante, les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et les normes européennes en matière d’exportations ont eu un impact limité sur les structures des économies de la région. Les conditions imposées par l’Union européenne (UE) aux pays d’Europe de l’Est et à la Turquie candidats à l’accession ont poussé ces derniers à renforcer leur culture de la concurrence et à attirer des investissements directs étrangers. Autrefois théâtre de guerres interminables, l’Europe est désormais le premier marché intégré au monde. Et les pays de la région MENA pourraient s’inspirer de l'exemple de l’UE. Un appel conjoint à l’action de la part des dirigeants de ces pays, avec le soutien de la communauté du développement, pourrait poser les jalons d’échanges intrarégionaux et attirer les investissements directs étrangers indispensables pour créer des millions d’emplois et assurer la paix et la stabilité de la région. En maintenant les acteurs historiques en place et en perpétuant des activités de recherche de rente, le défaut de contestabilité des marchés constitue un frein permanent à l’intégration. La région et la communauté internationale doivent veiller au démantèlement des barrières à l’entrée et assurer l’émergence d’organismes réglementaires indépendants à l’échelle nationale et régionale afin de faire de la demande intérieure le principal moteur d’une croissance durable et sans exclus.

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